Les Chrétiens, nouvelles têtes de Turc d’ Erdoğan ?




Le pourcentage de Chrétiens en Turquie est passé de près de 25% en 1914, à moins de 0,5% aujourd’hui. La communauté est présente sur le territoire depuis près de deux millénaires, mais aujourd’hui, leur avenir dans le pays est incertain.


Au mois d’avril 2020, Recep Tayyip Erdoğan s’adresse à la communauté chrétienne en ces termes :


"Je félicite sincèrement nos concitoyens chrétiens qui appartiennent à diverses églises et communautés à l'occasion de l'une des fêtes les plus importantes, Pâques".

Le président turc qui ne manque pas d’ajouter non sans envolée lyrique que

"la culture de la coexistence qui provient de la terre d'Anatolie, est aujourd'hui le réseau de connexion pour la paix et la fraternité et en même temps la force la plus forte qui nous mènera vers un avenir radieux".

Pourtant, l’état turc s’empresse depuis plusieurs années d’effacer tout le passé chrétien du pays, et ceux qui en constituent la minorité.


Une longue Histoire de persécutions



La persécution de la minorité chrétienne de Turquie a longtemps précédé Erdoğan et l'AKP. Alors qu'il était au bord de l'extinction, l'Empire ottoman s'est engagé dans des échanges de populations massifs et des massacres qui ont abouti au génocide arménien. La fin de la Première Guerre mondiale a vu l'expulsion de plus d'un million de Grecs, et la position de la communauté chrétienne en déclin ne s'est que quelque peu améliorée dans la république laïque de Mustafa Kemal Atatürk. Pourtant, alors que la Turquie kémaliste a fait des déclarations du bout des lèvres sur l'égalité de ses minorités non musulmanes, l'AKP exclut sans vergogne ces groupes de l'éthos national de plus en plus islamiste de la Turquie.





La marginalisation des Chrétiens de Turquie n’est pas nouvelle pour le président Recep Tayyip Erdoğan, occupé à réorganiser sa république laïque en mélange d’ottomanisme et d’islam depuis maintenant plusieurs années.


En 2016, ce sont les chrétiens syriaques-araméens du sud-est du pays qui ont fait les frais de cette volonté d’unification du président. Les autorités turques se sont attachées à exproprier les terres appartenant à la communauté pour les céder à des propriétaires privés. En juillet 2017, il a été annoncé que le régime d'Erdoğan avait réquisitionné 50 églises syriaques, dont certaines datant de plus de 1 500 ans.


Les églises syriaques n’ont pas été les seules à souffrir de la rhétorique nationaliste et islamiste d’Erdoğan. Des églises protestantes, orthodoxes et catholiques ont été balayées en 2016.


En février 2017, l'Association turque des églises protestantes affirme que les discours de haine antichrétiens ont augmenté en Turquie notamment dans les médias et sur les réseaux sociaux, atteignant des niveaux extrêmes pendant la saison de Noël 2016. Les églises en particulier sont alors confrontées à des menaces terroristes, le gouvernement ne faisant pas de grand efforts pour mettre un terme à ces manifestations christianophobes.




Les Chrétiens, agents infiltrés de l’Occident


Aujourd'hui, les théories du complot sur les minorités non musulmanes dominent la sphère publique. À la racine de ces histoires, les chrétiens sont dépeints comme des collaborateurs avec des puissances étrangères pour saper l'identité turque.


La stigmatisation des Chrétiens passe aussi par des attaques individuelles, à l’image de Sefer Bilecen, prêtre syriaque orthodoxe du sud-est de la Turquie, accusé en janvier 2020 d’être membre d’un groupe terroriste, pour avoir donné du pain et de l’eau à des combattants kurdes venus frapper à la porte de son monastère. L’homme, qui a depuis été libéré sous la pression de diverses organisations humanitaires, est toujours en attente de son jugement.


Ainsi, pas à pas, les Chrétiens de Turquie deviennent un bouc-émissaire plutôt bienvenu pour Ankara. Le style autocratique du président turc ne plaît pas à tout le monde, et ses méthodes peuvent parfois souffrir de critiques. Pour éviter un soulèvement de masse, Erdoğan est prompt à rassembler ses forces pour diviser le pays et opposer une minorité au reste du pays. Une façon d’unifier un groupe au détriment d’un sous-groupe.


Un bouc-émissaire pratique


Dans le passé, les cibles du président turc furent tour à tour les laïcs de l’armée, rapidement remplacées par les gulénistes. En 2015, ce sont les Kurdes qui font l’objet d’une répression sanglante après qu’ils aient préféré voter pour leur propre parti plutôt que pour le camp d’Erdoğan. Ces dernières années, c’est donc au tour des Chrétiens de porter le poids de la colère du président turc, pour aucune autre raison que celle d’être un bouc-émissaire pratique.


Ainsi, aujourd’hui la rhétorique anti-occidentale et anti-Union Européenne se transforme souvent en incitation anti-chrétienne enragée avec le message clair que les citoyens chrétiens du pays ne sont pas de vrais Turcs, un message que les médias contrôlés par l'État et les représentants du gouvernement ont activement promu ou refusé de dénoncer. Dans ce jeu de dupes, les chrétiens, qui représentent aujourd’hui moins de 0,2% de la population turque, en sont les premières victimes.




Hélène Masquelier

« Journaliste indépendante issue de la radio, Hélène Masquelier s’est établie plusieurs années en Chine à la découverte des cultures minoritaires. En collaboration avec plusieurs médias, elle s’intéresse aujourd’hui aux problématiques de représentation sociale des communautés en marge. »


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