Quand les évêques vénèrent la fraude




Si le livre posthume du père Conrad De Meester La fraude mystique de Marthe Robin (éditions du Cerf) fait scandale au Vatican, c’est surtout la réaction de Rome aux révélations de ce théologien carme sur une plagiaire et une manipulatrice compulsive qui constitue un scandale devant l’Evangile.


Marthe Robin, sainte ou tricheuse ? s’interroge un hebdomadaire au sujet de cette paysanne grabataire de Châteauneuf-de-Galaure (Drôme) qui, pendant un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 1981, ne se serait nourrie qu’avec une hostie reçue le dimanche. Sans boire. Sans dormir. Sans jamais sortir de sa chambre maintenue dans l’obscurité. L’enquête publiée par le Cerf dévoile une incroyable supercherie, alors qu’un véritable culte s’est propagé autour de son autrice : dès son vivant, plus de 100 000 visiteurs défilent à son chevet ; et depuis sa mort, sa ferme drômoise est devenue un site de pèlerinage international, entourée de parkings pour accueillir les cars des admirateurs qui se pressent par milliers ; l’œuvre des Foyers de charité, fondée sous sa houlette emploie aujourd’hui un millier de salariés sur quatre continents, elle administre des écoles et organise des retraites spirituelles fréquentées chaque année par 50 000 personnes. Tout cela avec la bénédiction du pape François : le pontife romain a signé en novembre 2014 un décret qui fait de Marthe Robin une Vénérable, en raison de ses vertus héroïques, en attendant sa béatification et sa canonisation.


Une plagiaire compulsive





Docteur en théologie, réputé pour ses travaux sur les grandes mystiques du XXe siècle Thérèse de Lisieux, Edith Stein et Elisabeth de la Trinité, le père De Meester, qui n’est jamais passé pour un contestataire, a été désigné en 1986 comme postulateur par la Congrégation des causes des saints (CCS), lorsque s’est ouvert le procès en béatification de Marthe Robin. Il s’est rendu sur place, dans sa ferme, pour examiner les textes laissés par la recluse et là, effaré, il a reconnu des passages entiers empruntés à des mystiques qu’il connaît très bien (Madeleine Sémer, Marie-Antoinette de Geuser, Véronique Giuliani, Gemma Galgani, Anne-Catherine Emmerich, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila). Un cortège exploité sans vergogne, constate-t-il, avec jusqu’à 23 emprunts dans une seule note. Son journal, mais aussi ses courriers sont tricotés dans des passages intégralement recopiés, ici avec un adjectif ajouté, là avec un adverbe supprimé.


Melle Robin est une plagiaire compulsive, une faussaire délibérée, une manipulatrice qui a échafaudé la construction volontaire d’une fiction,

constate le religieux-enquêteur. Le plus souvent, avec une prudence qui aggrave son cas, l’autrice demande à ses correspondants de brûler ses lettres, mais, malheureusement pour sa postérité spirituelle, certains ont préféré archiver pieusement les documents reçus, permettant au postulateur d’identifier leurs vrais auteurs et de démasquer l’escroquerie.


Des extases apprises par cœur


Et quand elle entre en extase chaque vendredi, mimant la Passion du Christ, Marthe Robin profère de mystérieuses paroles que De Meester a identifiées, il s’agit en réalité de textes d’Anne-Catherine Emmerich qu’elle a appris par cœur.


Mais l’enquête de De Meester ne s’arrête pas là. Le religieux-détective (il avait voulu être journaliste et, devenu théologien, a gardé son nez de détective) a aussi analysé l’écriture des lettres et il a découvert que le scripteur n’était pas, comme on le croyait, une secrétaire, mais la recluse elle-même, cette femme qui se disait paralysée, incapable de bouger les mains. Il a même retrouvé des chaussons blancs fourrés aux semelles usées, des chaussons que portait la paralytique pour se déplacer dans sa chambre et satisfaire à ses besoins naturels, nonobstant l’inédie (abstention totale de nourriture et de boisson) et la paralysie de ses membres inférieurs et supérieurs.


A la mort du postulateur survenue l’an dernier, l’ordre des carmes déchaux a décidé de rendre publics tous ces éléments, bravant Rome et le décret signé entretemps par le pape François, en 2014, pour promulguer les vertus héroïques de la faussaire. Et les carmes ont été relayés par des dominicains, puisque c’est le Cerf, leur maison d’édition, qui s’est chargée de la mise à feu du livre-bombe.


Black-out médical



Au Vatican, la CCS, scandalisée, s’indigne. Mais elle ne fournit aucun éclaircissement sur les plagiats de Marthe Robin. Ni aucune réponse aux questions médicales sous-jacentes à sa manipulation : pourquoi au long des cinquante années d’inédie, aucun examen médical n’a-t-il été effectué sur une si extraordinaire patiente ? Pourquoi aucun traitement médical ne lui a-t-il jamais été prescrit par aucun médecin ?


Dans Scandales, les défis de l’Eglise catholique (Empreinte temps présent), je cite à ce propos Jean Guitton, auteur d’un « Portrait de Marthe Robin » :


Le philosophe lui avait proposé d’être hospitalisée sous contrôle médical pendant trois mois, afin que la preuve de son jeûne soit faite, étant donné qu’à notre époque la prudence conseille de supposer que ce phénomène s’explique par la puissance de la suggestion, par l’hystérie, par la maladie mentale et non par une cause noble et transcendante. Mais Melle Robin avait décliné cette offre en répliquant : Croyez-vous que cela convaincrait les gens ? Ceux qui n’admettent pas n’admettraient pas davantage. »


Le black-out médical a persisté jusque dans la mort : le prêtre-médecin qui a signé le permis d’inhumer a jugé une autopsie inutile.


Dans un communiqué outragé publié le 9 octobre dernier, la CCS se borne à indiquer que


tout ce qui figure dans le livre du carme était contenu dans son rapport d’expert (336 p.) et dans l’exposé qu’il avait soutenu (72 p.), que tout, donc, avait déjà été examiné pendant l’étude de la cause par les théologiens puis par les cardinaux et évêques membres de la Congrégation et que ceux-ci avaient émis un jugement positif quant à l’héroïcité des vertus de Marthe Robin,

jugement au demeurant avalisé par le pape François. La CCS persiste et signe avec pour seul et extraordinaire argument que si elle ne prend pas aujourd’hui en considération les travaux de De Meester, c’est tout bonnement parce qu’elle ne les avait pas pris en compte en 2014 ! Le Vatican a réfuté les arguments du carme, conclut tranquillement le porte-parole de la Conférence des évêques de France Vincent Neymon. Fermez le ban !


Polar mystique et turpitudes



L’obstination mise par la CCS à considérer comme héroïque une faussaire doublée d’une manipulatrice est d’autant plus ahurissante qu’entretemps des ecclésiastiques qui avaient appuyé la cause de Melle Robin ont été impliqués dans des affaires d’abus : l’un des postulateurs, le père Bernard Peyrous (communauté de l’Emmanuel) a été démis de ses fonctions en 2017, accusé de gestes gravement inappropriés. Et le père Georges Finet, père spirituel de Marthe Robin, a été dénoncé par 26 jeunes-filles alors âgées de 10 à 14 ans pour ses agissements gravement déviants. Mais ni les révélations sur le polar mystique monté par Marthe Robin, ni celles sur les turpitudes de son confesseur et de son postulateur, rien ni personne ne fera dévier la ligne des évêques de la congrégation sur l’héroïsme de Marthe Robin ! Le système romain est un système aveugle et sourd qui refuse absolument toute critique et toute remise en question. J’en avais personnellement fait l’expérience dans un autre dossier de béatification, celui du Pr Jérôme Lejeune, découvreur autoproclamé du chromosome supplémentaire sur la paire 21, à l’origine de la trisomie 21. L’enquête que j’ai publiée dans le Quotidien du médecin le 21 février 2014, après la signature du décret sur ses vertus héroïques, donne la parole à des chercheurs de l’INSERM ainsi qu’au président de la FEMC (Fédération européenne des médecins catholiques) qui dénoncent d’une même voix l’imposture de M. Lejeune : la découverte qu’il s’approprie est en réalité celle du Pr Court Brown (Université d’Edimbourg). Le Vénérable Lejeune est un imposteur. Si l’un des postulateurs de sa cause (le bénédictin Jean-Charles Nault) a quand même démissionné à la suite de la publication de cet article, la CCS n’en a pas moins avalisé le dossier Lejeune le 5 mai 2017. Et cet autre imposteur, comme Marthe Robin, est à ce jour dans l’attente d’un miracle pour être proclamé bienheureux.


Saut périlleux-arrière dans l’obscurantisme


Durkheim avait remarqué dans Les formes élémentaires de la vie religieuse que


le sentiment du mystère autour du miraculeux jouait un rôle important dans toutes les religions et notamment le christianisme.

C’est ce rôle que vérifie l’affaire Robin, quand la CCS valide un dossier aussi abracadabrantesque. Rudolf Otto avait cependant salué dans « Le Sacré »


une évolution progressive de la religion, le miracle s’efface graduellement à mesure que la religion se purifie, lorsque le Christ, Mahomet, Bouddha se refusent unanimement à être des thaumaturges, lorsque Luther déprécie les “miracles extérieursˮ et les considère comme des jongleries, ou comme des pommes et des noix pour les enfants et lorsque le supranaturalisme est finalement éliminé de la religion.

Plus près de nous, Dietrich Bonhoeffer se réjouissait que la raison libérée montre sa force énorme et que la ratio devient hypothèse de travail et principe heuristique.


Mais dans le système catholique romain actuel, l’affaire Robin témoigne, parmi d’autres, de l’impossibilité de faire valoir la ratio et la vérité contre le charlatanisme. C’est ce que Bonhoeffer appelle le saut périlleux arrière dans l’obscurantisme. Lorsqu’en novembre 2014, le père Bernard Podvin avait annoncé aux évêques réunis en assemblée plénière à Lourdes que le pape venait de signer le décret validant les vertus héroïques de Marthe Robin, il avait déclenché une standing ovation. Encore un peu de temps et les prélats français vont pouvoir entonner tous en choeur Sainte supercherie, priez pour nous !




Christian Delahaye

Journaliste et théologien







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