Le débat sur l’origine des manuscrits de la mer morte ravivé par une récente étude



Les manuscrits de la mer morte fascinent et attisent les débats depuis leur découverte il y a près de 70 ans. Considérés comme la plus grande découverte archéologique du 20e siècle, ces milliers de fragments de parchemins, parmi lesquels des textes bibliques inédits, viennent interroger les fondements du judaïsme et du christianisme. Une récente étude menée par des chercheurs israéliens portant sur l’analyse ADN des parchemins ravive le débat sur la provenance de ces écrits, essentiel à la compréhension de l’histoire du texte sacré.



UN PUZZLE MILLÉNAIRE


L’histoire raconte qu’un beau jour de printemps 1947, un jeune bédouin à la recherche d'une chèvre tombe sur une grotte dans les falaises calcaires du Wadi Qumrân, au nord-ouest de la mer Morte, y découvrant des jarres de terre cuite renfermant des rouleaux recouverts d’une écriture ancienne. Ces dizaines de milliers de fragments de parchemins arrivent peu à peu dans les mains de chercheurs, un travail d’investigation scientifique colossal est alors entamé pour reconstituer les parchemins, avec l’ambition de recomposer les plus anciens manuscrits bibliques connus à ce jour.


Michaël Langlois (NDLR : Interviewée par la journaliste Hélène Masquelier pour la rédaction de cet article) - chercheur au CNRS et maître de conférences à l'Université de Strasbourg, grand spécialiste des manuscrits de Qumran nous raconte les débuts de cette aventure archéologique :



« Quand les fragments sont arrivés entre les mains des chercheurs dans les années 50, ils sont arrivés en vrac, au compte goutte, comme des pièces de puzzle. Des années et des années ont été consacrées à rassembler les fragments ensemble pour reconstituer les manuscrits, avec la difficulté de savoir quelles étaient les pièces appartenant au puzzle. » « C’est un travail colossal, nécessitant de croiser plusieurs techniques », explique Michaël Langlois.


Différentes analyses portant sur la texture de la peau des parchemins, leur pigmentation, leur épaisseur, ainsi que l’analyse paléographique de l’écriture ont permis au chercheurs d’avancer différents critères pour rassembler les fragments. Au cours des années, les scientifiques sont parvenus à regrouper les dizaines de milliers de fragments en près d’un millier de manuscrits. Mais des débats persistent encore, certains fragments étant tellement infimes que la comparaison des écritures ne permet pas d’aboutir à des conclusions fiables. La récente étude de chercheurs israéliens, suédois, et américains ont permis de confirmer certaines parties de ce puzzle archéologique : En réalisant une analyse génétique de plusieurs de ces fragments de peaux qui composent les parchemins, les chercheurs ont réussi à identifier la nature de l’animal utilisé comme support d’écriture, permettant de rassembler certaines pièces du puzzle.



Les résultats de l’étude publiés dans la revue Cell, ont ainsi permis de confirmer certaines hypothèses déjà avancées par d’autres chercheurs à l’aide d’autres techniques, parmi lesquelles celle, cruciale, de l’origine géographique des manuscrits.


« On avait déjà repéré qu’il y avait des peaux de bovin et d’ovins parce que ça ne se présente pas de la même manière, mais on avait pensé que c’était des chèvres, tandis que là il s’agirait plutôt de moutons. C’est un peu ça la surprise de cette étude »,

explique Michaël Langlois.



« L’idée c’est qu’il n’y a pas beaucoup de moutons aux alentours de la mer morte, la région de la mer morte étant une région très désertique, les moutons ont besoin de plus de pâturages, alors que les chèvres sont davantage adaptées à ce type de climat », explique le chercheur.


Ces nouvelles informations appuient la thèse de nombreux scientifiques selon laquelle ces textes ne proviendraient pas de la région où ils ont été trouvés. L’étude contribue ainsi à raviver les débats au sein de la sphère scientifique sur l’origine des manuscrits, confirmant une thèse qui se heurte également fortement à des convictions religieuses.



LA QUESTION DE L’ORIGINE

Les manuscrits de la mer morte

L’origine géographique de ces parchemins revêt une importance cruciale dans les débats religieux. Un quart des manuscrits de la mer mortes sont des manuscrits bibliques, et certains textes découverts parmi ces fragments ne correspondent pas à la Bible telle qu’elle est connue aujourd’hui sous sa forme médiévale. Cela impliquerait donc que la Bible a subi un processus éditorial de plusieurs siècles avant de trouver sa forme actuelle, une idée fortement rejetée par l’Église pour qui la Bible ne peut avoir plusieurs versions.


« Les manuscrits de la mer morte présentent des différences parfois non négligeables avec les versions de la Bible dont on a hérité », affirme Michaël Langlois.



La thèse qui fut alors acceptée, défendue par plusieurs chercheurs, était que ces textes auraient été copiés par des scribes appartenant à une secte juive présente à l’époque sur le site de Qumrân : la communauté des Esséniens : « C’était commode de dire que c’était une secte, non représentative du judaïsme de l’époque », explique Michaël Langlois.


L’idée selon laquelle ces textes auraient été copiés par des scribes appartenant à une secte juive permettait aux religieux de disqualifier d’ambler ces textes, considérés comme hérétiques.


Cette « thèse essénienne » fut avancée dès la découverte des premiers manuscrits :


« A l’époque deux grands chercheurs sont arrivés à la même conclusion sans se consulter, donc tout le monde s’est rallié très vite à la thèse. Ainsi dès les premières années c’est la thèse qui s’est imposée et qui est restée non remise en question jusqu’à la fin du vingtième siècle, dans les années 80-90. »


Depuis les années 90 néanmoins, plusieurs chercheurs remettent en cause, et de façon parfois virulente, la thèse essénienne, à l’instar de André Paul, spécialiste de la Bible et du judaïsme ancien, qui a publié son ouvrage Qumran et les Esséniens, l’éclatement d’un dogme, en 2008.


Si le débat n’est toujours pas tranché, c’est d’abord en raison du manque de sources fiables sur la communauté essénienne, explique Michaël Langlois: «On ne sait pas grand-chose sur les Esséniens, on ne dispose que de quelques textes antiques. »


Trois auteurs, parmi lesquels Pline l’Ancien mentionnent la communauté de Qumrân, sans grandes précisions. Ainsi, pour le chercheur,


« si on veut absolument faire de ces manuscrits des textes esséniens, on va facilement trouver des parallèles, mais si au contraire, on ne veut pas qu’ils soient esséniens, on va pointer du doigt les contradictions des sources antiques, en particuliers les éléments qui contredisent les manuscrits ».

La thèse est aujourd’hui largement remise en cause : « Les tout premiers chercheurs qui ont émis l’hypothèse que c’était des manuscrits copiés par les Esséniens, à la fin des années 40 ne disposaient que de six ou sept rouleaux, et non pas mille ! » « Je pense que ils ont eu raison, à la lumière des données qu’ils avaient à disposition à l’époque. » Seulement, poursuit Michaël Langlois,


« aujourd’hui, sur les mille manuscrits il y en a une bonne partie qui ne correspondent pas du tout à l’idéologie essénienne. »

Pour le chercheur, l’étude sur l’ADN qui va aussi dans cette direction, contribue encore davantage à désenclaver ces manuscrits.


LA BIBLIOTHEQUE DU TEMPLE DU JERUSALEM


Les manuscrits recomposés présentent une grande diversité : écrits en hébreux ou en araméen, on trouve également quelques fragments en grec et leur contenu est très hétérogène, présentant près de deux cents manuscrits des livres de la Bible, parfois en plusieurs exemplaires, des psaumes, des commentaires de livres prophétiques mais aussi des textes traitant de magie et de divination. Une diversité qui fait naître des doutes sur l’origine commune de ces écrits, et sur leur appartenance à une même communauté :


« Il ne faut pas considérer tous les manuscrits dits de la mer morte comme étant homogènes entre eux », affirme Michaël Langlois. « En fait tous ces manuscrits, vraisemblablement, ne viennent pas tous de la même communauté, et n’ont pas tous été écrits par les mêmes personnes ». Pour le chercheur, « il y a pleins de facteurs qui plaident en faveur d’une grande bibliothèque constituée de plusieurs archives qui venaient certainement d’ailleurs ».

Là où les chercheurs israéliens ne s’aventurent pas à spéculer sur la provenance exacte des manuscrits, Michaël Langlois expose sa thèse, avancée il y a plusieurs années déjà, et soutenue par différents chercheurs :


« Les manuscrits pourraient venir du temple de Jérusalem, détruit en 70 avant notre ère par les armées romaines, alors dirigées par le général Titus.»

Les habitants se seraient enfuis précipitamment, emmenant quelques textes importants de la bibliothèque de Jérusalem pour fuir la ville à feu et à sang, se rendant en direction de la mer morte pour échapper aux Romains. Pour Michaël Langlois, les manuscrits auraient été entreposés là dans l’idée de pouvoir être récupérés plus tard, les parchemins seraient ainsi restés plus de 2 000 ans abrités dans ces grottes.


L’idée que ces manuscrits proviendraient de la bibliothèque de Jérusalem est plus dérangeante pour les institutions religieuses. S’ils provenaient du temple, ces manuscrits bibliques ne pourraient plus être considérés comme hérétiques. Il faudrait ainsi accepter l’idée que ces écrits bibliques sont représentatifs de la version du texte sacré en l’état à l’époque où vivait Jésus Christ, qui aurait donc eu accès à une Bible différente de celle connue aujourd’hui.


Ces débats sur la nature et l’origine des manuscrits de la mer morte devraient encore se poursuivre longtemps, au rythme des avancées de la recherche, avec toujours d’importantes répercussions dans les sphères universitaires, religieuses et politiques.



Hélène MASQUELIER

« Journaliste indépendante issue de la radio, Hélène Masquelier s’est établie plusieurs années en Chine à la découverte des cultures minoritaires. En collaboration avec plusieurs médias, elle s’intéresse aujourd’hui aux problématiques de représentation sociale des communautés en marge. »

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