Bilge Karasu, les nuits d’un veilleur

Essai sur « Au Soir d’une longue journée »


Alain Mascarou a rédigé, dans un langage poétique, un essai sur l'ouvrage de Bilge Karazu "Au soir d'une longue journée" que nous avons le plaisir de vous offrir au fil de ce blog ...









Paris, 2019 « Le goût de racine amère de la pluie »


Tant de silence dans cette œuvre, qui semble écrite pour le faire exister, peut-être le conjurer.


Silence des questions retenues. À qui s’adresser pour savoir quelle route prendre ?


Pour Andronikos, aux traces de ses prédécesseurs sur l’île, pour Ioakim, au moine emmuré dans sa surdité, ou à l’esclave du noble Mihaïl qui se retient d’épiloguer sur son conte de l’architecte sinon par un énigmatique « C’est la vie » ? Pour aucun d’eux, il ne semble y avoir de transmission possible d’une expérience. Comment d’ailleurs discerner les routes ? Il y faut pour cela la lumière du jour. Mais qui attestera de son lever ? Dans ce moment incertain qui suit le retour d’Andronikos, on peut douter contre toute raison que la nuit ne cesse jamais, et si une lueur naît, qu’elle permette la distinction entre le mur et le chemin ; entre la fondation et l’errance.


Et la question qui les sous-tend toutes : m’aimes-tu ? C’est celle qui traversait, lancinante, jamais nettement formulée, tous les récits de La Mort était en Troie, de Müşfik à son compagnon de jeux Suat, de Dilaver à son fils Müşfik, question dont la saveur enivrante d’une pluie d’été favorisera Müşfik et Talha d’une réponse affirmative. Mais s’il est difficile de poser la question, toute question, il peut être plus redoutable encore d’endosser la responsabilité de celui en qui on place toute sa confiance en l’interrogeant — celui à qui on s’en remet de son destin.


Silence alors défensif, silence coupable. Le mien, ami trop silencieux de Bilge — qui essaie de me racheter en le lisant et le traduisant, quitte à multiplier les questions auxquelles il ne peut plus me répondre. Le silence du témoin dans la prison du supplice, Ioakim, qui ne répond pas à la question finale d’Andronikos sur la possibilité d’abréger son agonie et se condamnera en noyant un petit renard. Le silence des images sacrées, gardiennes de leur mystère. Celui qui les couvre, le silence de Dieu, le Témoin majeur, que laissent muet la détresse d’Andronikos lui suppliant de faire signe : « Mon Dieu ! Je crois en toi ! Je crois donc en toi ? », ou la lassitude de vivre de Ioakim — on comprend à ses dernières paroles que tout son discours s’adressait indirectement à Dieu, dont il a pris acte du mutisme : « Dieu va-t-il enfin prendre ma vie ? », comme si ne nous revenait plus désormais que l’écho du silence divin et que dire, écrire, n’ait d’autre finalité que de garder la trace accusatrice du silence du Témoin.





Sans doute, mais ce silence-là peut être aussi promesse. Il ouvre alors sur le temps de l’intériorité. Il permet de tendre l’oreille, de guetter les signes d’une autre présence, inapparente certes, mais irréfutable : c’est, dans une matinée de couvent comme les autres, l’effraction qui prélude à l’apparition d’Andronikos, comme si elle en était comme la mémoire anticipatrice. Car nous l’avons reconnue, cette présence, identifiée dans le sentiment de son absence, qui nous a fait comprendre que nous l’attendions. La reprise patiente des phrases lancées vers son avènement en fournissait déjà la preuve, elle coïncidait en nous avec le pressentiment de l’approche de ce que nous avons aimé. Nous avons cru en des mots comme « fête », « image », que ne pouvait ternir le manque de ce qu’ils annoncent — ils y suffisaient, ils rendaient vivant ce vide, ce moment de disponibilité, d’abandon confiant, où, comme dans « La Colline », le cœur de l’enfant semble céder quand il s’abandonne au vertige de la descente. Et le miracle peut revêtir l’aspect du quotidien. Jusqu’à nous faire admettre qu’il atteint sa plénitude si nous avons encore assez de foi pour deviner l’exceptionnel dans l’habituel, la passion enfin partagée lors d’une nuit au « goût de racine amère de la pluie ».


Encore faut-il reconnaître le frémissement de la joie quand s’inscrit en nous avant même le détour d’un chemin où il pourrait surgir le tintement des syllabes de tilkicik [tilki-djik], « petit renard », quitte à parier sur une rédemption par les mots et l’écriture mémorielle ? Qui s’y refuserait ? Mais c’est au prix de la mort du petit renard, au prix de la mort de l’ami.



Alain Mascarou

mai 2019

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