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Le double-jeu des évêques français





En l’espace de quelques semaines, les évêques français viennent d’adopter deux postures radicalement différentes dans le débat politique : d’une part, ils se refusent à prendre position face à la montée de l’extrémisme et du populisme, d’autre part ils appellent à la mobilisation à l’encontre de la loi bioéthique. Deux postures diamétralement opposées qui révèlent le véritable double-jeu assumé par les dirigeants du catholicisme en France.


Interrogé avant le deuxième tour des élections régionales pour savoir si les évêques allaient inviter leurs ouailles à voter contre l’extrême-droite, l’archevêque de Paris Michel Aupetit a répondu sur un mode patelin :


Nous sommes pour la liberté de conscience. Nous, nous donnons des repères pour voter librement et en conscience. Nous ne donnons pas de consigne de vote, ni pour, ni contre, a dodeliné le prélat, ajoutant avec onction : On nous le reproche quelques fois. Mais nous, on pense que les gens sont intelligents et qu’il qu’ils sont capables d’user de leur liberté. Et de conclure crânement : voilà ce que fait l’Eglise depuis toujours. (RMC, BFM le 15 juin)

Mgr Aupetit ment. Il feint d’avoir oublié les imprécations retentissantes de ses prédécesseurs. Lors des présidentielles de 2002, Jean-Marie Lustiger avait stigmatisé l’avilissement de la pensée d’extrême-droite, une folie idéologique contraire à l’homme et à Dieu, une lèpre de la civilisation. Albert Decourtray, primat des Gaules, s’était fait tout aussi véhément :


Nous en avons assez des idéologies qui justifient ces attitudes. Comment pourrions-nous laisser croire qu’un langage et des théories qui méprisent l’immigré ont la caution de l’Eglise de Jésus-Christ ?

Pour que nul n’en ignore, la Conférence des évêques de France avait alerté dans un communiqué contre le vote Front national :


Chrétiens, nous ne supportons pas les mensonges du candidat de l’exclusion, du mépris et de la haine, notamment quand il détourne l’Evangile à son profit. Le projet de société qu’il (le candidat Front national) propose n’a rien à voir avec le message d’amour et d’espérance du Christ.

Et l’abbé Pierre, que nous recevions avec Noël Copin au Grand Oral La Croix, se faisait plus direct en admonestant ledit candidat FN de sa voix de stentor, rouge d’une sainte colère : Le Pen, ta gueule !





Changement de pied épiscopal.


Face à la montée d’un parti qui met en péril le message d’amour et d’espérance du Christ, Michel Aupetit ment et se défile. Cet abandon s’inscrit dans la ligne du changement de pied épiscopal adopté par la CEF entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, en 2017. Par un communiqué, la CEF avait alors annoncé qu’elle ne prendrait pas parti pour aucun des deux candidats en lice au deuxième tour, Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Les évêques expliquaient qu’ils entendaient ainsi éviter que notre démocratie se transforme en société de violence et ils faisaient au passage la leçon aux journalistes, coupables, à leurs yeux, d’une hystérisation du débat.


Honte aux évêques, honte d’être catholique.


Le 26 avril 2017, je publiais dans le Monde une tribune titrée Honte aux évêques qui n’appellent pas à voter contre Marine Le Pen.


Dans la foulée, mon ami le regretté Henri Tincq, confessait sur le site Slate :


Aujourd’hui, j’ai honte d’être catholique. Et de nombreux catholiques, théologiens, prêtres et laïcs, exprimaient une commune indignation devant la dérobade des évêques, alors que le Front National, par la voix du cadre frontiste Bruno Gollinisch se félicitait en affirmant que son parti n’est en rien incompatible avec les valeurs chrétiennes et qu’un collectif ecclésiastique, le Collectif Antioche, faisait campagne sur Internet pour le vote Le Pen.


Les dernières déclarations de Michel Aupetit indiquent que la ligne épiscopale de 2017 prévaudra à nouveau aux prochaines présidentielles, en 2022. Au mépris des engagements des évêques en 2002 et, subsidiairement, de l’Evangile.

Or, l’argutie selon laquelle, les épiscopes sont bien trop soucieux de la liberté de conscience pour s’engager dans le débat public et délivrer des consignes est fallacieuse. Leurs interventions nombreuses lors du débat sur la révision des lois bioéthiques avec l’ouverture à la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes et non plus aux seules femmes hétérosexuelles, prouvent au contraire que, s’ils fuient leurs responsabilités dans le débat politique, ils n’hésitent pas à faire le forcing lorsque celui-ci touche à l’éthique.


Face à cette loi, les évêques de France continuent de manifester une grande inquiétude et adressent un appel,

tonitrue l’actuel président de la CEF, Eric De Moulins-Beaufort, qui fustige les nouvelles transgressions, ne décolérant pas contre l’ouverture de la PMA aux couples de femmes. L’archevêque Pierre d’Ornellas exige carrément un moratoire qui donne du temps pour réfléchir. Comme si le gouvernement et le parlement n’avaient pas pris suffisamment de temps, depuis deux ans avec quatre lectures de la loi devant l’Assemblée nationale, trois lectures devant le Sénat et plusieurs milliers d’amendements examinés au cours de 470 heures de débat dans l’hémicycle ! Aucune loi n’avait jamais fait l’objet de tant de discussions, mais les évêques exigent un moratoire.


Décidément, sur ce terrain de la morale sexuelle et de la reproduction, une fois de plus, comme le notait Hans Küng dans Peut-on encore sauver l’Eglise ? (Seuil),


pour la plupart des jeunes comme des adultes, l’Eglise représente le passé, la mentalité arriérée des structures autoritaires et une morale hostile à la vie.


Cette arriération des évêques est d’autant plus déplorable, que, comme le souligne Joseph Moingt dans l’Esprit du christianisme (éditions Temps Présent), les questions éthiques ne peuvent pas être tranchées par une parole d’Ecriture. Pas un mot de Jésus en effet sur la PMA !


« Fanatisme éthique »


Après s’être opposés à la contraception, à la dépénalisation de l’IVG, au PACS, au mariage pour tous et aujourd’hui à la PMA pour toutes, les évêques cèdent une fois encore à ce que Dietrich Bonhoeffer a qualifié de « fanatisme éthique » :


Le fanatique, explique-t-il dans Ethique (Labor et Fides), croit pouvoir s’opposer à la puissance du mal par la pureté de sa volonté et de son principe. Mais son fanatisme lui fait perdre de vue l’ensemble du mal ; comme le taureau, il n’atteint que la cape rouge et pas le toréador lui-même ; il finit par s’épuiser et se laisser vaincre. Il manque son but.

Le fanatisme épiscopal obtient un résultat : il alimente encore le contentieux entre l’Eglise et le monde, dans une matière qui admet de la diversité et du changement.


Mais l’Eglise ne peut pas porter une voix solitaire et purement désincarnée sur ces questions qui concernent l’avenir de la société et faire tomber là-dessus des réponses détachées des réalités, écrivait encore Joseph Moingt.


Dans Adieu curé (Empreinte temps présent), je décris au jour le jour ce qu’il en coûte d’alerter sur les dangers que fait courir cette voix de plus en plus isolée, sourde et intransigeante. Mais comment pourrions-nous garder le silence quand, de surcroit, elle se contredit elle-même : menteuse et doucereuse, quand montent populisme et extrémisme, tranchante et fulminante quand des droits sont accordés à qui n’en avait pas.












Christian Delahaye

Journaliste et théologien


Christian Delahaye publie régulièrement aux éditions Empreinte.

Il vient de publier l'ouvrage "Adieu curé" aux éditions Empreinte.

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