L’évangile cathodique selon François




La « bombe » lâchée par le pape François, dans l’avion l’emmenant au Mozambique le 4 septembre dernier, a bien explosé dans les médias. Fidèle à son habitude pour soigner son image, le pontife argentin profite du vol pour aller saluer un à un chacun des envoyés spéciaux embarqués. Le correspondant du Vatican saute sur l’occasion et remet au pape son livre Comment l’Amérique veut changer de pape (Bayard, 276 pages), qui sort justement ce jour-là. François est visiblement ravi. Tout sourire, il brandit le livre en s’écriant « C’est une bombe ! ».





L’ouvrage n’a pourtant rien d’explosif, ni d’exclusif. Il ne fait que reprendre des informations bien connues sur les groupes catholiques conservateurs aux Etats-Unis, qui lui sont hostiles. L’auteur développe la thèse d’un complot et même d’un «putsch».


Jorge Bergoglio explique qu’il était au courant de la sortie du livre, qu’il avait cherché à se le procurer, mais qu’on lui avait indiqué qu’il n’était pas encore prêt. « C’est un honneur pour moi que les Américains m’attaquent », lance-t-il, narquois. Sous son apparence goguenarde, la formule vaut accréditation et bénédiction du conspirationnisme anti-pape. La bombe est alors lancée et elle va abondamment souffler dans les médias du monde entier.








Autopromo et désinformation


Ce n’est pas une opération de promotion éditoriale que réalise le pape, en fait c’est de l’auto-promo. L’histoire est en effet connue depuis des années : les milieux réactionnaires américains sont exaspérés d’entendre le chef de l’Église catholique se répandre contre le libéralisme économique, ou la peine de mort, ne pas ménager ses critiques contre Trump, tout en nouant de bonnes relations avec les régimes communistes. Il y a un an, les médias traditionalistes américains avaient relayé la lettre de l’ancien nonce aux États-Unis Carlo Maria Vigano, lequel accusait le pape d’avoir protégé un cardinal prédateur sexuel et demandait sa démission.


Détracteur attitré de Jorge Bergoglio, le cardinal américain Raymond Burke, proche de Steve Bannon, qualifiait cette demande de « licite ». En donnant sa pub et sa bénédiction à un livre -« bombe », ce n’est donc pas sur ce livre que le pape François fait de la publicité, mais sur son règne : il fait l’auto-promo d’un pontife qui serait la bête noire des conservateurs tant il serait réformateur, voire révolutionnaire. Un coup fumant de désinformation.


Car ce pape est le champion du conservatisme. N’aimant rien tant, ad extra, que faire la leçon à la terre entière, ad intra l’autocrate du Vatican verrouille d’une poigne de fer tous les sujets sensibles. Divorcés remariés ? Après le battage sur le synode, rien n’est changé. Lutte contre la pédophilie cléricale ? Les évêques gardent toute licence d’alerter la justice civile ou non, la « réforme » est « une pure tartufferie », dénonce le président de la Parole libérée. Religieuses violées par les prêtres ? Silence radio. Débat sur la fin de vie ? François condamne « la culture du déchet », comme si les éthiciens et les scientifiques qui ne pensent pas comme lui se roulaient dans l’ordure. Ordination des femmes ? A une religieuse qui, devant l’assemblée des supérieures générales féminines l’interpelle le 14 mai dernier au nom de « toutes les femmes qui voudraient servir le peuple de Dieu aujourd’hui avec les mêmes droits que les hommes », il rétorque de sa voix traînante et nasillarde : « Nous ne pouvons pas aller au-delà de la Révélation et de l’explication dogmatique. » Le débat est clos. Mais a-t-il jamais été ouvert ?


Jorge Bergoglio continue tranquillement d’exclure la moitié de l’humanité à la seule raison de son sexe de tout ministère ordonné, diaconat, presbytérat ou épiscopat. En mai 2016, il a bien évoqué la création d’une commission d’étude sur le diaconat féminin. Mais, comme le relate Scandales, les défis de l’Eglise catholique, il s’est empressé d’expliquer qu’ « annoncer que l’Eglise ouvre la voie aux diaconesses, comme je l’ai lu dans les journaux, n’est pas la vérité ». Et de conclure avec un cynisme digne d’un tweet de Donald Trump : « Quelqu’un me disait que, quand quelque chose ne trouve pas de solution, on crée une commission ! » Or, la « solution » sur la place des femmes fait bouger aujourd’hui toutes les traditions. Une femme a été nommée à la tête de l’Eglise protestante unie de France, Emmanuelle Seyboldt, en 2017, alors que les femmes comptent pour 35% du corps pastoral ; une quatrième femme rabbin en France, Danièla Touati, a pris ses fonctions à Lyon. Le 7 septembre dernier, pour la première fois en France, deux femmes imames, Anne –Sophie Monsinay et Eva Janadin, ont dirigé la prière dans une mosquée parisienne. Jorge Bergoglio reste le dernier rempart du sexisme machiste religieux, tellement contraire à l’Evangile, tellement oublieux de Marie et de Marie-Madeleine.


Les médias continuent cependant à prendre les vessies pour des lanternes et leur cul pour leur coude, comme on dit en anglais. Quand le pape leur serine dans son avion qu’un livre serait une bombe parce qu’il fait état des attaques de ses extraordinaires audaces et avancées théologico-politiques, il valide l’idée qu’il bouleverserait les lignes; les télés, radios et journaux du monde entier s’empressent de relayer en chœur l’image d’un révolutionnaire qui serait aux commandes de l’Eglise romaine. Et quand le même pape envoie sur les roses la religieuse qui exprime devant 850 supérieures générales réunies au Vatican le désir d’être « semeuse d’espérance prophétique » en accédant enfin au ministère diaconal, pas une ligne dans aucun journal ne se fait l’écho de l’information.


A l’heure de #Metoo et de #dénoncetonporc, pas une voix ne s’élève pour dénoncer le pape François. « L’idée d’une conspiration pour faire tomber le pape est un mythe complet », assure Edward Pentin dans le bimensuel américain National Catholic Register. De fait, Jorge Bergoglio concentre tous les pouvoirs, choisit seul ses cardinaux, qui sont autant de « rouges verrues sur le visage du Christ » (Christian Bobin dans le 1 Hebdo ), écarte tous ses opposants, bloque toute réforme.


Brillant télémanipulateur, super-maestro de la désinformation, l’actuel chef du catholicisme a tout compris au fonctionnement des médias, peu versés dans l’information religieuse et guère soucieux d’enquêter. Quand il valide et instrumentalise des thèses complotistes, il agit à la manière de tous les leaders populistes de par le monde, selon les scénarios décrits dans l’Alliance contre-nature. C’est l’évangile cathodique selon François.


Christian Delahaye

A suivi pendant dix ans un cursus théologique universitaire à l’Institut catholique de Paris (ICP). Titulaire du master II de théologie des religions et de la licence canonique de théologie, spécialisé dans le dialogue inter-religieux (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme, religions traditionnelles chinoises et africaines), il a enseigné la théologie des religions et l’histoire des religions au Theologicum (Faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris), ainsi qu’au Centre d’études théologiques de Normandie.


Il vient de publier aux éditions Parole et Silence L'aggiornamento des funérailles

enjeux et perspectives ecclésiologiques




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