Dieu, la grâce et le sexe: un appel à la Réforme de la pasteure luthérienne Nadia Bolz-Weber

Mis à jour : 17 sept. 2019


Photo by Paulina Cachero

Dans son nouveau livre, «Shameless1», la pasteure luthérienne Nadia Bolz-Weber n’a pas honte de parler de Dieu, de la grâce et du sexe. Elle nous propose de construire une éthique sexuelle à partir de l'épanouissement humain, plutôt qu’à partir des règles encodées par les hommes il y a plusieurs siècles (Eliza Griswold, 8 février 2019, The New Yorker). Elle appelle à une réforme sexuelle du christianisme.


Dimanche après-midi, Nadia Bolz-Weber, pasteure luthérienne de quarante-neuf ans, a visité le New Museum, à Manhattan, avec son fils de dix-huit ans, Judah, et sa fille de vingt ans, Harper. La toile de fond parfaite pour Bolz-Weber, dont les avant-bras sont recouverts des tatouages de Marie-Madeleine, Lazare, et d’une image des femmes qui sont restées avec Jésus pendant la crucifixion – contrairement aux disciples, remarquablement absents. (Ce sont les seuls qui se sont ouvertement foutu des femmes, dit-elle). Elle aurait pu s’appuyer contre le mur sous le Christ de Lucas, une sculpture de Jésus sur la croix en Marlboro Light, et faire partie du spectacle. Bolz-Weber revient de Denver pour promouvoir son livre «Shameless», publié la semaine dernière, dans lequel elle appelle à une réforme sexuelle au sein du christianisme, inspirée des arguments de Martin Luther, le théologien qui a lancé la Réforme protestante en fixant quatre-vingt-quinze thèses sur une porte d'église au 16e siècle à Wittenberg, en Allemagne. (L'un des slogans de l'église que Bolz-Weber a fondée à Denver, la Maison pour tous, pécheurs et saints, est: «Accrochage de trucs à la porte de l'église depuis 1517».)


Luther s'est rebellé contre le légalisme qui régnait dans l'Église au Moyen-Âge en faisant valoir que l'accent sur la conduite pécheresse était inutile, car les gens étaient déjà rachetés par le sacrifice de Christ. «Luther a vu le mal que les enseignements de l'Église faisaient dans la vie de ceux de qui elle avait la charge», dit Bolz-Weber. «Il a décidé d’être plus loyal à l’égard du bien-être des gens qu’envers les enseignements des théologiens.» Malgré tous ses défauts, parmi lesquels un antisémitisme enragé, la théologie de Luther était centrée sur la vie réelle. «Il a parlé de péter et de boire et il ressemblait un peu à Nadia Bolz-Weber», déclare l'évêque luthérien Jim Gonia, qui dirige le synode Rocky Mountain de l'Église évangélique luthérienne en Amérique. Gonia résumait ainsi l’idée de Luther: «Maintenant que nous n’avons plus besoin de nous inquiéter de savoir si nous sommes assez bons pour Dieu, comment pouvons-nous accorder notre attention à notre prochain?» Bolz-Weber soutient que cette idée devrait être étendue au sexe. Depuis des millénaires, l'Église a appris aux chrétiens à nier leur identité physique et à considérer les pulsions charnelles comme pécheresses. «Nous continuons à chercher un ensemble de lois qui nous sauveront», déclare Bolz-Weber.


«Se fonder sur la grâce peut sembler fragile. Si c’est gratuit, c’est ce que ça ne vaut rien.»

Nadia Bolz-Weber, pasteure luthérienne


Photograph: Craig F Walker

Partant de là, en conséquence, hommes et femmes mènent des vies fracturées, convaincus que leur sexualité est en contradiction avec leur spiritualité. «À cause de cette idée que le salut passe par la répression de la sexualité», affirme Bolz-Weber, ça «ressort de tous les côtés». Dans «Shameless», elle propose de construire une éthique sexuelle autour de l'épanouissement humain plutôt que sur des règles encodées par les hommes il y a plusieurs siècles. Cela commence par reconnaître qu’avec le sexe, comme avec tout le reste, «…il ne s’agit pas d’être bons, mais de grâce.» Elle soutient que cela n’est en réalité que l’extension naturelle du luthéranisme classique. «C’est le prédicateur luthérien le plus classique que vous rencontrerez», déclare l’évêque Gonia, ajoutant que la réforme qu’elle réclame est attendue depuis bien longtemps.


«Nous avons tellement intellectualisé notre foi: il est devenu nécessaire de mettre la tête, avec le cœur et le corps, au premier plan dans nos vies, pour l'avenir de la tradition chrétienne.»

Évêque Gonia


En 2007, Bolz-Weber a ouvert son église avec huit personnes dans son salon. Elle compte, à ce jour, six cents membres. En juillet dernier, Bolz-Weber a quitté l'organisation, voulant éviter le «syndrome du fondateur» pour que l’église puisse prospérer sans elle. «C’est affreusement dur», ajoute-t-elle. Son église lui manque, surtout le dimanche, lorsqu'elle se sent sans racines. Cependant, elle souhaite également poursuivre sa vie de théologienne dans l’espace public.


En mai dernier, elle a diffusé la vidéo d'un mini-sermon sur le pardon, qui a été vu près de quarante millions de fois, et partage souvent la scène avec des personnalités de premier plan comme Lance Armstrong, qu'elle a interviewé lors d'une conférence en 2018. «Je vois d’après mes notes que vous avez pris des drogues que vous n'étiez pas censé prendre et que vous avez ensuite menti à ce sujet», rappelle-t-elle en commençant son entretien avec Armstrong. «Mon Dieu, je l'ai fait tellement de fois»… Bolz-Weber déteste ce qu'elle considère comme l'attitude pseudo sainte qui règne parmi les chrétiens. «Cette pseudo justice dans laquelle on se sent bien pendant un moment, mais de la même manière que faire pipi dans votre pantalon vous tient chaud pendant un moment», dit-elle.





Dans tout son travail, elle s’attaque à la fausse sainteté et tire à droite comme à gauche. Dans «Shameless», elle vise tout autant le théologien du IVe siècle, Augustin d'Hippone, qui a enseigné que les chrétiens devaient renier les pulsions de la chair – «il a pris un coup de chaud et l'église l'a embaumé», écrit-elle – que la culture de «pureté» évangélique des dernières décennies, selon laquelle les femmes, en particulier, doivent rester vierges avant le mariage. L'hypocrisie de cette culture de la fausse pureté, dénonce-t-elle, a récemment été révélée par les mouvements #MeToo et #ChurchToo, lorsque que les victimes de violences sexuelles au sein de l'Église ont parlé des abus qu’elles ont subi. «Cette culture de «pureté» est synonyme de culture du viol», en faisant reposer la charge de la preuve de l’abus sur les femmes. «En disant aux jeunes femmes: votre corps n’est pas le vôtre et vous ne pouvez pas être un être sexuel tant que vous n'êtes pas la propriété de votre futur mari.»


Déconnecter les femmes de leur sexualité entraîne une fracture fondamentale de soi. «Vous ne pouvez pas simplement appuyer sur l’interrupteur le soir de votre mariage», poursuit-elle. Pour Bolz-Weber, le préjudice causé par cette culture de fausse pureté a une dimension personnelle. Elle a été élevée à Colorado Springs, dans une église évangélique conservatrice appelée l'Église du Christ. À l'âge de douze et treize ans, elle suit un cours hebdomadaire de maintien et de séduction, dont elle avait particulièrement besoin. On lui a appris que la féminité consistait principalement à garder la bouche fermée, une compétence qu'elle n'a jamais réussi à développer.


Adolescente, elle s'est rebellée contre l'Église et a commencé à boire beaucoup. À vingt ans, elle a rejoint Vox Femina, un groupe féministe d’art de la performance dont les actes, dit-elle, n’étaient pas si différents du massage aux œufs de Lucas dans la vidéo exposée au New Museum de Manhattan. Sa capacité personnelle à réaliser des performances sur scène l'a amenée à une brève carrière de comique. En 1991, à l'âge de vingt-deux ans, elle a cessé de boire et la misère qui l'avait conduite à l'humour a commencé à se dissiper. Trois ans plus tard, alors qu’elle était devenue sobre et qu’elle tentait une carrière infructueuse de psychologue dans un centre d’appel, elle tomba enceinte. Elle a décidé qu'elle n'avait d'autre choix que de se faire avorter.


«Je gagnais deux cents dollars par semaine et je n'avais pas vu de dentiste depuis six ans. Je n’avais aucun moyen qui me permette d’élever un enfant.»

Bien que Bolz-Weber ait été élevée dans une église qui considérait l'avortement comme un mal diabolique, elle ne s'en tient plus à de tels enseignements. «J’ai été dévastée, mais pas parce que j’avais le sentiment que j’avais fait quelque chose de mal ou même de faux», a-t-elle poursuivi. «J'ai été bouleversée par la tristesse de ma vie.» Elle a dû emprunter trois cents dollars à un ami pour financer la démarche d’avortement. Quatre ans plus tard, elle a commencé à fréquenter un collège communautaire. En 2003, elle avait été transférée à l'Université du Colorado, à Boulder, et en 2005, elle avait obtenu son diplôme et s'était inscrite à un séminaire. Elle avait épousé un pasteur luthérien en 1996; en 2016, après deux décennies de tentatives de vie maritale sans grande intimité physique, elle a eu le courage de divorcer. Six mois plus tard, elle a renoué contact avec un vieil ami, Eric, avec qui depuis le début, le sexe était formidable. «C'était comme une exfoliation», dit-elle. Grâce à une meilleure sexualité, son esprit s'est adouci et elle s'est sentie plus proche de Dieu, ce qui l'a amenée à repenser la relation entre le sexe et la religion.



Iliff School of Theology


Bolz-Weber aborde ces événements dans «Shameless», qui est à la fois un texte théologique et un texte personnel. Jusqu’à présent, elle n’avait jamais parlé de son avortement, mais elle était convaincue qu’il était temps d’entamer une nouvelle conversation sur l’avortement et la religion. L’histoire incarne son mode de prédication de briseur de tabous. Comme elle le dit: « ça ne se faisait pas, j'ai donc décidé de le faire la première». Récemment, à 18 ans, son fils Judah s’est fait faire un tatouage sur le biceps qui, dans un sens, indique «saint» et dans l'autre, «pécheur». Autour du cou, Bolz-Weber porte un pendentif en argent semblable, «saint-pécheur», un cadeau d'Eric. Pour les non-initiés, cela peut paraître gadget, mais pour la famille, c’est important. «C’est comme une histoire luthérienne», déclare Juda. «C’est un élément essentiel de l’identité théologique luthérienne». Cette phrase dérive de la formule

« simul justus et peccator », qui signifie «à la fois saint et pécheur», un concept que Martin Luther a utilisé pour décrire les chrétiens dans leur vie de tous les jours. Bolz-Weber a ces mots latins tatoués sur son poignet.


Contrairement à beaucoup de chrétiens libéraux, qui considèrent les histoires et les actes de la Bible comme des métaphores, Bolz-Weber s'en tient à leurs vérités. «Je crois tous les trucs de cette histoire folle». Elle croit que Jésus a transformé l'eau en vin lors d'un mariage à Cana et qu'après sa mort sur la croix, il est physiquement revenu sur Terre. «Je crois réellement en sa résurrection physique d'entre les morts», a-t-elle déclaré. C’est une des raisons pour lesquelles la popularité de Bolz-Weber menace tant les conservateurs : sa ferveur fait appel à une jeune génération de chrétiens croyants à la Bible et cherchant un modèle de foi authentique en dehors de la culture américaine conservatrice.


«J'arrêterai de critiquer l’hypocrisie intégriste de certaines écoles et églises chrétiennes», écrit-elle sur son compte Tweeter, «lorsqu’elles arrêteront de se servir du nom du Christ pour promouvoir une éducation bigote», qui combine le pire du capitalisme au pire de la culture conservatrice, et mélange le marketing de la virginité, à la religion et au patriarcat.



David Gonzalez

1 Nadia Bolz-Weber, Shameless: A Sexual Reformation, Convergent Books, 2019




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