Baptême de Clovis et funérailles de Chirac, même combat…




L’Histoire de France en pince toujours pour les événements religieux. Et ceux-ci consonent avec l’histoire des cultures. Était-ce en 496, ou en 505, ou en 507, comme les historiens en débattent encore, le baptême de Clovis est souvent présenté par les partisans des racines chrétiennes de la France comme un événement fondateur : Bruno Dumézil le montre dans son livre Le baptême de Clovis (Gallimard), ce baptême du Germain Clovis est devenu le baptême de la France, comme celui de l’empereur Constantin avait été celui de l’Empire romain, avec l’édit de Milan.





L’historien Marc Bloch a mis en garde contre cette recherche obsessionnelle des origines dans son Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (Armand Colin), mais le mythe du baptême de Clovis continue de revêtir une importance fondamentale dans le storytelling de la France catholique. Comme le Graal historique des racines chrétiennes, françaises et européennes.


Racines chrétiennes


Mille cinq cents après Clovis, en 2003, Jacques Chirac, président de la République, s’était opposé à cette alchimie du mythe et de l’histoire, chère aux tenants de l’identitarisme catholique. Face à l’obscurantisme et aux dirigeants polonais, italiens et allemands, il avait pris la tête de ceux qui s’opposaient à la référence aux racines chrétiennes de l’Europe, et obtenu que ce syntagme soit finalement retiré en 2004 du projet de préambule de la Constitution européenne, au grand dam des évêques qui avaient alors battu le rappel pour graver le christianisme dans le marbre de Bruxelles.


"La France est un État laïc. Cela veut dire qu’on doit respecter la laïcité. C’est capital pour la sérénité de notre espace culturel" - Jacques Chirac

La France est un État laïc. Cela veut dire qu’on doit respecter la laïcité. C’est capital pour la sérénité de notre espace culturel, leur avait opposé le chef de l’État laïc. Au demeurant baptisé et marié à l’Église, ce petit-fils d’un instituteur anticlérical et franc-maçon avait toujours éprouvé une allergie pour toutes les formes de communautarisme, chrétiennes comprises. Face au choc des civilisations qu’elles fourbissent, il prônait le dialogue des cultures à travers leurs arts et leurs spiritualités.


Amoureux de l’Orient et des peuples premiers, il avait appris le sanskrit pour mieux étudier l’hindouisme et le bouddhisme, il s’était intéressé de près au judaïsme et était devenu l’ami intime du grand rabbin de France Haïm Korsia, il s’était pris de passion pour les Taïnos et la période japonaise Edo.


Aujourd’hui, son héritage est sous le signe du dialogue et de la ferveur multiculturelle : le pavillon des Sessions, le département des Arts de l’Islam au Musée du Louvre, le musée du quai Branly, auquel son nom a été donné.


Le legs interculturel zappé


Mais quand, le 30 septembre, l’archevêque de Paris prononce l’homélie des funérailles de Jacques Chirac devant 80 chefs d’État et de gouvernement, anciens dirigeants et membres de familles royales, 2 000 invités et les caméras des télévisions du monde entier, ce legs si précieux en ces temps de populisme forcené, décrits et dénoncés dans l’Alliance contre-nature (Empreinte-Temps présent), est zappé.


Mgr Michel Aupetit préfère évoquer l’étincelle divine qui réside dans notre humanité, que toute personne, du commencement de sa vie à la conception, jusqu’à la mort, histoire de rappeler l’opposition catholique à l’avortement et à l’euthanasie ; et il extrait une phrase d’un discours prononcé lors de la visite de Jean-Paul II à Paris en 1980, au sujet des tours de Notre-Dame et des lieux que la France sent le plus fortement battre dans son cœur, pour conclure : cette intuition (de Jacques Chirac), après les événements dramatiques survenus à Notre-Dame était « vraie ».


Ce déni, pour ne pas dire ce mépris, du message spirituel du défunt, totalement passé sous silence lors de ses funérailles, n’est ni anodin ni surprenant, venant d’un prélat qui s’était distingué lors d’une précédente homélie, prononcée à l’occasion de la fête de la Dédicace de l’autel de Notre-Dame, le 15 juin dernier. Coiffé d’un casque de chantier, il avait alors lâché cet épouvantable prêchi-prêcha : une culture sans culte devient inculture. C’est incontestable puisque, déjà, tout ce qui est culturel et artistique a toujours été fait en fonction et en raison d’une divinité supérieure ou d’une transcendance. Et si je parle d’inculture, il n’est qu’à voir l’ignorance religieuse abyssale de nos contemporains en raison de l’exclusion de la notion divine et du nom même de Dieu dans la sphère publique, au nom, soi-disant, d’une laïcité qui exclut toute dimension spirituelle visible.


Ignorance religieuse abyssale





L’épiscope parisien avait sans doute dans le collimateur le président de la République qui avait bataillé contre la mention des racines chrétiennes. Mais l’ignorance religieuse abyssale qu’il pourfend, sans le savoir, c’est sa propre inculture : son déni du message interculturel et interreligieux aux funérailles de Jacques Chirac, fait écho à la récupération du baptême de Clovis par les tenants des racines chrétiennes, lesquels avaient occulté le sens historique de l’événement, à savoir la réconciliation de deux cultures qui s’affrontaient au VIe siècle, la culture gallo-romaine, dite civilisation, et la culture germanique, dite barbarie.


Du baptême de Clovis aux funérailles de Chirac, c’est une autre guerre des civilisations qui menace, elle est fomentée par les mêmes butors d’un certain catholicisme.


Christian Delahaye


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