Après l’incendie de Notre-Dame, la France se serait-elle soudain re-christianisée?

Par Christian Delahaye





Qui aurait pu l’imaginer ? Tout un peuple vient de se lever comme un seul homme après le drame de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris : associations, institutions, mairies, régions, milliardaires, banques, simples particuliers, président de la République en tête, c’est la mobilisation générale, instantanée et nationale pour la reconstruction de la cathédrale. Emmanuel Macron et Michel Aupetit, l’archevêque de Paris, se sont serrés dans les bras l’un de l’autre avec effusion, pour exprimer l’émotion de toute une Nation, selon la formule du chef de l’État. Qui l’eût cru ?


Hormis lors de l’assassinat du prêtre Jacques Hamel, victime d’un attentat djihadiste lors de la messe le 26 juillet 2016, jamais le pays des Lumières, des francs-maçons, de l’anticléricalisme militant, pays déchristianisé depuis des lustres, avec moins de 5% de pratiquants catholiques, la France dont les juges viennent de condamner le primat des Gaules à la prison (avec sursis) pour non-dénonciation de crimes, la France toute à l’indignation suscitée par les scandales d’un système religieux qui protège les prédateurs sexuels, soucieux, avant tout, de sa propre préservation, tourné vers son passé, en rupture ouverte avec son époque lors des grandes manifestations contre le mariage pour tous en 2012-2013), jamais la France n’avait donné l’image d’une telle ferveur et d’un tel unisson autour d’un symbole religieux, le haut-lieu de la foi catholique, selon l’expression de Mgr Eric de Moulins-Beaufort, nouveau président de la Conférence des évêques de France.



Le livre de Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’IFOP, L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée (Le Seuil, prix du livre politique 2019), aurait-il tout-faux quand il dissèque l’archipélisation de la France, en mettant en exergue la faillite de la matrice catho-république, explosée par les réflexes communautaires et les nouvelles fractures ? Ou alors l’incendie de Notre-Dame aurait-il soudain purifié les Scandales ? Et le martyre de Notre-Dame, contre toute attente, réveillerait-il tout-à-coup la mémoire des racines chrétiennes ?



Par le feu, tout change, avait observé Gaston Bachelard (La Psychanalyse du feu, coll. Idées, NRF), seuls les changements par le feu sont les changements profonds, frappants, rapides, merveilleux, définitifs.


Mais est-ce que tout a vraiment changé ? Est-on passé subitement du temps de la déchristianisation à celui la rechristianistation ? Dans l’émotion nationale, plusieurs voix (Franck Louvrier et Henri Guaino, ex-conseillers de Nicolas Sarkozy) n’ont pas hésité à saluer un réveil et un renouveau chrétien. Sans aller jusque-là, nombre de responsables politiques se sont mis à filer la métaphore spirituelle, célébrant l’âme de Paris (Anne Hidalgo), l’âme de la France (Valérie Pécresse), tandis que le président de la République, adoptant la posture d’un re-bâtisseur de cathédrale (Cette cathédrale, nous la rebâtirons), s’auto-désignait comme le nouveau Saint-Louis, le roi qui avait supervisé la construction. Saint Emmanuel ?


La hiérarchie catholique s’est bien sûr précipitée dans les médias. Notre Dame, c’est notre âme, une grâce nous est donnée (Mgr Michel Aupetit) ; la flèche de Notre-Dame représente un paratonnerre qui fait venir la grâce de Dieu vers nous (président de la CEF) ; c’est le symbole vivant de de la foi catholique (Mgr Stanislas Lalanne). Les Français découvrent sur les chaînes d’information continue des centaines de Parisiens agenouillés sur les quais de Seine, priant et chantant des Je vous salue Marie. Les cloches sonnent dans toute la France. Les offices de la Passion et de la résurrection sont filmés, montrant des fidèles qui se déclarent en communion de prière avec des millions de chrétiens dans le monde entier, comme le résume l’un d’entre eux.


Bien sûr, l’onde de choc déborde le christianisme. Notre-Dame, d’abord lieu de culte catholique, incarne aussi et incarne surtout le patrimoine, l’histoire, la culture, la sagesse, la philosophie, Paris, la France. Napoléon, Hugo, Claudel, de Gaulle, Pompidou, Mitterrand, et même Charlie Hebdo (le glas de Notre-Dame a sonné en janvier 2015 pour le massacre des dessinateurs « blasphémateurs »), tous ceux-là, toute cette mémoire, c’est Notre-Dame, c’est la mémoire de la France.


Notre-Dame appartient à celui qui croyait au ciel comme à celui qui n’y croyait pas, écrit Jean-Marie Rouart, en référence au poème d’Aragon, la Rose et le Réséda.


L’Église ne saurait donc s’approprier les extraordinaires manifestations d’attachement à la cathédrale de Paris et y revendiquer une reviviscence catholique, espèce de divine surprise qui marquerait la re-christianisation de la France. Une certaine religiosité s’est pourtant bien manifestée dans la mobilisation des Français en faveur de la reconstruction de Notre-Dame, une religiosité qu’il faut aujourd’hui mettre au clair. C’est une religiosité d’adhésion civilisationnelle et non pas de croyance, ou de conviction religieuse, c’est la spectaculaire réactivation du populisme chrétien. Le populisme chrétien qui vient d’atteindre un pic se reconnaît à ses schèmes structurants : la référence aux racines chrétiennes où puise l’identité nationale, l’exacerbation de la civilisation comme rempart dressé face à un monde barbare, le primat de l’émotion immense, qui tétanise tout un peuple, le rejet de la postmodernité et la fascination pour le Moyen-Âge et ses archaïsmes, avec la mise en avant des reliques et de leur sauvetage héroïque.


Personne n’ose relever que la sainte couronne, le morceau de la vraie croix, le clou de la crucifixion n’ont jamais fait l’objet de la moindre expertise et que ces trésors sont dépourvus de toute authenticité. (Il existe au moins cinq saintes couronnes dans le monde, à Paris, Munich, Bologne, Pise et Trèves et, comme l’écrit Françoise Chandernagor :


avec tout ce qu’on a trouvé comme clous de la croix, il y aurait de quoi ouvrir un magasin de bricolage.


L’arrière-monde fait son come-back, renouant avec la religiosité archaïque et obscurantiste que décrit l’Alliance contre-nature, quand les religions nourrissent le populisme (éditions Empreinte temps présent). Cette religiosité du repli identitaire chrétien dénature le christianisme, elle est un contre-Évangile. En disparaissant dans les flammes, la « forêt » (nom donné à la charpente monumentale de la cathédrale) semble bien avoir remis à jour les racines chrétiennes. La métaphore arboricole de l’identité nous renvoie à une pureté primordiale et à une éthique de la nostalgie, comme l’a montré Maurizio Bettini (Contre les racines, Flammarion). Certainement pas à l’Évangile, où Jésus prévient ses disciples en extase devant la beauté du Temple de Jérusalem : Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit (Luc, 21,6, voir aussi Matthieu 21, 1-2 et Marc 13, 1-2).



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