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Affaire Santier

Lettre ouverte à l’évêque président de la Conférence des évêques de France




Face au dégoût et à la révolte exprimés jusque dans les colonnes de la presse catholique, l’affaire Santier (du nom de l’ex-évêque pervertisseur de sacrement à des fins sexuelles) a fini par faire réagir le président de la CEF (Conférence des évêques de France), Éric de Moulins-Beaufort dans la Lettre de l’Église catholique. Une missive qui ajoute encore plusieurs scandales aux scandales et qui nécessite une réponse sous la forme de cette lettre ouverte.






Monsieur le président,


« La révélation dans la presse de faits graves mettant en cause Mgr Michel Santier », écrivez-vous pour commencer votre lettre. Elle commence mal, votre lettre. Encore et toujours l’omerta : vous vous abstenez d’écrire de quoi il s’agit au juste : un prêtre, à l’époque, dans les années 1990, Michel Santier n’est pas encore évêque, qui crée une structure d’accueil de jeunes (la communauté Réjouis-toi) et qui y pratique la « strip-confession » : lors du sacrement de réconciliation, il fait se déshabiller des jeunes devant l’eucharistie, un vêtement en moins à chaque péché, jusqu’à la nudité. En d’autres temps, une telle perversion de la grâce, un tel péché contre l’Esprit-Saint aurait entraîné l’excommunication de son auteur. Mais ce prêtre est devenu évêque (Luçon, puis Créteil), ainsi que président du Conseil pour les relations inter-religieuses.





Et d’emblée, vous commettez un mensonge par omission : car ces « faits graves » n’incriminent pas votre seul confrère Santier, ils vous mettent en cause, vous les évêques qui, connaissant les faits, ont choisi de les taire, de les dissimuler, de les travestir : quand est enfin venue la sanction de Rome (juste une mise à l’écart dans la pénitence, mais en maintenant un ministère et le droit de célébrer la messe), vous avez communiqué sur des problèmes de santé. Jusqu’à ce que la publication des informations par Golias vous confonde.


Descente aux enfers


Un an après les révélations de la pédophilie ecclésiastique systémique (216 000 mineurs abusés en 50 ans par au moins 3 000 prêtres) avec le rapport de la CIASE (commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église), c’est votre dissimulation qui déclenche aujourd’hui les réactions de toute part : le dégoût, la nausée, la honte, la descente aux enfers, le scandale au carré, une lame de fond d’indignation face à votre lâcheté, à une horreur absolue, pour reprendre quelques-uns des termes employés par des fidèles et des prêtres sur les réseaux sociaux comme par les éditorialistes de la presse catholique qui vous est d’ordinaire favorable (La Croix, Famille Chrétienne, la Vie,…)


La mise à l’écart de l’évêque de Créteil n’a pris effet que plus de six mois après le prononcé de la sanction romaine, six mois pendant lesquels l’évêque Santier a pu gouverner l’Église de Créteil sans restriction aucune. Et lorsqu’il s’est finalement installé à Saint-Pair-sur-mer, il a pu palabrer devant la presse régionale lors de son arrivée en un « lieu rempli de sérénité, de partage et d’échange » (sic) se faisant offrir un olivier par les élus locaux. Avec la bénédiction de l’évêque local.


Dans votre lettre, vous poursuivez en écrivant que la révélation de ces faits graves (ceux commis par M. Santier, puisque ceux que vous avez commis semblent vous échapper), est un choc pour de nombreux fidèles, en particulier dans les diocèses de Créteil, de Coutances et de Luçon. Là, vous n’écrivez qu’un demi-mensonge : cette révélation n’a certes pas pu vous choquer vous-même, puisque vous étiez parfaitement au courant ! Mais en pensant en particulier à trois diocèses, vous négligez juste quelques fidèles par millions qui, à travers une centaine de diocèses, sont impactés par l’onde de choc.


Aux uns le Ciel, aux autres les poubelles.


Vous exprimez ensuite votre doucereuse compassion pour ceux qui ont souffert de ces faits et aussi envers toutes celles et tous ceux que ces révélations blessent, comme si la blessure venait des révélations journalistiques des mensonges et non des actes commis, de l’omerta des évêques et de leurs mensonges eux-mêmes.


Demandez-vous alors pardon pour votre assourdissant silence et votre mensonge ? À tout le moins, exprimez-vous quelques regrets ? Sur ces questions, les stratégies de communication épiscopales divergent, les crosses s’entrechoquent à ce sujet. Seul le successeur de M. Santier, Dominique Blanchet reconnaît quant à lui sa responsabilité :


J’ai conscience de votre trouble et de votre colère d’apprendre aujourd’hui ces faits, alors que vous savez que je les connaissais. Et l’évêque actuel de Créteil demande sincèrement pardon à ses diocésains.

Son confrère Michel Aupetit (démissionné depuis par Rome pour ses affaires de cœur), l’archevêque de Paris qui a supervisé la manœuvre en sa qualité, à l’époque, de responsable provincial, ne fait pas, pour sa part, dans la repentance. Tout au contraire. Il se fend d’un twitt sidérant :


Pourquoi de si nombreuses personnes aiment fouiller dans les poubelles ? Pour se rassasier des mauvaises odeurs ou pour masquer leurs propres ordures ? Je me sens de plus en plus attirer vers le Ciel pour me délecter de la bonne odeur du Christ.




A lui le Ciel, aux autres les poubelles ! Un prêtre réagit par un autre twitt qui dénonce sa


bêtise radicalement contraire à l’exigence de justice et de vérité.

Pour la centaine d’évêques en fonction, motus.


Quant à vous, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas ne pas réagir, mais vous ne goûtez pas davantage au repentir. Très peu pour votre excellence. Dans votre lettre, vous vous contentez d’entendre et de recevoir les critiques en les circonscrivant à l’absence de communication des mesures romaines quand elles ont été édictées. Pour vous donc, vous entendez et vous recevez juste la demande d’une plus grande clarté. L’affaire Santier se réduirait à un coup de com. foireux. Et vous y ajoutez une défausse sur les exigences du droit canonique, son usage, ses interprétations qui peuvent varier d’un expert à l’autre. La faute aux canonistes, somme toute !


Huis clos et gouvernance dans l’entre-soi.


Comme pénitence, ou comme bonne résolution, vous évoquez le devoir réfléchir sur des changements dans nos procédures, dans notre façon de les mener, comme d’en communiquer les résultats. C’est au menu de l’assemblée plénière des évêques qui se tient à Lourdes et qui va se dérouler… à huis clos : 95% des travaux se tiendront à huis clos, presse interdite. Voilà qui montre combien la transparence continue à répugner à toutes vos excellences ! Et combien la clarté vous est étrangère ! Comme vous vous refusez à modifier votre mode de gouvernance dans l’entre-soi.


Mais vous nous avez réservé le meilleur – ou plutôt le pire – pour la fin de votre missive :


Nous porterons à Rome le fruit de nos réflexions et nos propositions pour améliorer ce qui peut l’être, annoncez-vous.

Il ferait beau voir que vous assumiez vos responsabilités par vous-mêmes et que vous les soumettiez au petit peuple des laïcs, aux baptisés dont vous soulevez l’indignation !


Ajoutant ce scandale final à tous les scandales que vous provoquez dans votre lettre, vous vous déresponsabilisez devant le pontife romain, tant il est vrai que, chez vous, la foi en la hiérarchie, la soumission au système romano-centré, la sauvegarde d’une institution mortifère priment encore et toujours sur l’Évangile de justice et de vérité.


Le théologien-martyr Dietrich Bonhoeffer invitait


une Église soucieuse d’elle-même plus que du Christ, à confesser sa lâcheté, ses déviations et ses dangereux compromis

(in Résistance et soumission, Labor et Fides).





En ne confessant ni votre lâcheté, ni vos perversions, ni vos compromis, vous oubliez de confesser Jésus. Sans doute sommes-nous arrivés au temps où Dieu se révèle en esprit et en vérité, prophétisait Joseph Moingt (L’Esprit du christianisme, Temps présent), Dieu dépouillé des phantasmes dont nous le revêtons, des pratiques et des formulations imposées par la religion. Dieu dépouillé de vos pratiques abjectes. Enfin !

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en mon dégoût.


Christian Delahaye

Journaliste et théologien, dernier ouvrage paru « Des Animaux et des dieux, essai de théologie animaliste » (Empreinte Temps présent – Golias).


Ps : j’ai publié en 2017 « Scandales, les défis de l’Église catholique » (Éditions Empreinte Temps présent). Ce livre m’a valu d’être exclu des facultés de théologie où j’enseignais, à Paris et à Caen. Cinq ans plus tard, un deuxième tome serait ô combien plus sévère.


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