Fonctions maternelles

et paternelles

Il importe de bien distinguer l’individuation jungienne de l’individualisme contemporain. Accéder à sa propre personnalité et prendre son destin en main pour être un acteur dans la communauté humaine est le contraire de l’individualisme. Etre soi est le contraire de la dépendance infantile. Jung a posé dès 1912 (C.G. Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, p. 374-376) l’équation de départ : en chacun de nous vit le désir de retour dans la matrice, qu’il nomme inceste maternel. Car au départ, la psyché de l’enfant est contenue dans la mère. Le conscient de l’enfant se détache peu à peu du contenant maternel, pour se former grâce à la fonction paternelle. Celle-ci peut être exercée par le père, ou l’animus de la mère, ou d’autres intervenants dans la famille élargie. Mais l’opération est difficile, et se heurte à deux obstacles importants : le désir de l’enfant de rester dans son nid, et le désir symbiotique de la mère. Pour vaincre ces deux puissances, il est nécessaire que la mère renonce à son fantasme de symbiose avec son bébé, et que la fonction paternelle soit assez forte. La tension entre les deux instances demeure dans l’individu fort longtemps dans sa vie, car il est mis en situation de projeter sa demande maternelle à de multiples occasions. En effet, au fond de l’inconscient l’archétype de la mère reste vivant, et le désir de retour à la matrice a tendance à se projeter dans la vie quotidienne sous des formes multiples. Le besoin d’être enveloppé, d’être nourri, d’être aimé agit toujours. Il fait qu’on recherche par exemple plutôt la facilité que l’effort, et qu’on est sans défense contre des addictions diverses. L’homme est déchiré en permanence entre deux forces opposées en lui : celle qui le pousse à devenir un acteur de son destin, et celle qui le tire en arrière.

Les adolescents enfermés dans leur chambre avec leurs écrans, incapables de sortir au grand jour et de se confronter avec la réalité de la société sont soumis à la puissance de cette force maternelle rétrograde. Celle-ci se manifeste aussi dans le besoin général d’être reconnu en tant qu’individu par l’acquisition d’une image médiatique, de vedette de la chanson ou de la mode, ou de romancier. Les émissions de télévision mettent en scène mille futurs chanteurs, et 60000 titres de livres paraissent chaque année en France. La « téléréalité » fait intrusion dans la vie la plus intime pour relier les acteurs au regard d’un public devenu une mère fantasmée. La relation avec la musique, la manière de l’écouter, témoigne aussi de cette recherche de la mère enveloppante. Bien souvent, dans les musiques actuelles, le discours est ramené au minimum, le temps est mis de côté, et on se baigne dans un univers sonore enveloppant par la force des décibels, rythmé par une batterie omniprésente qui recrée la vie fœtale par les battements du cœur de la mère. Alors que dans la musique savante ancrée dans une recherche rhétorique depuis le XVIIe siècle, on participe activement à un discours musical, qui organise une durée avec ses drames et ses péripéties.

Les réseaux sociaux sont un autre exemple de cette recherche de la matrice. Ils établissent une relation entre les internautes, mais à cause de l’absence du noyau intérieur, l’apparence et la persona sont mises au premier plan. On se met en scène pour ses amis dans une photo prise devant tel ou tel monument, on se photographie dans des moments intimes, et on communique tout cela à une ribambelle « d’amis » plus ou moins lointains. Mais les photos de vacances, les récits de ses petites réussites, de ses amitiés flottantes sont-ils des fondements de la personne ? Ils ne sont que des recherches du regard d’autrui et de la valorisation par ce regard, dans une très grande fragilité vis-à-vis des critiques extérieures. Ils trahissent la volonté de paraître, d’être vu, donc d’être reconnu dans sa vie individuelle. Mais au bout du compte, puisque les jugements de valeur sont les mêmes, les réseaux sociaux continuent à ramener tout le vécu à des normes collectives.

L’emprise de nature sectaire s’appuie aussi sur ce besoin de régression. Le groupe religieux est enveloppant comme une mère. Il donne une sécurité, celle d’un discours qui proclame une vérité, qui soulage de l’épreuve du doute et du manque de repères symboliques de la société industrielle. La communauté prend en charge les destinées individuelles non assurées, flottantes, prises dans un sentiment d’inadéquation avec le monde moderne. Ce dernier est alors associé au domaine du mal, au péché, dont il faut se couper. La secte a beau jeu de surfer sur la puissance du besoin de retour dans la matrice, pour manipuler, enfermer, et couper la personne de ses liens sociaux. Le fondamentalisme américain développe une vision sécurisante et infantilisante par sa lecture de la Bible. Ses prises de positions d’avril 20201 refusant les mesures de sauvegarde contre le covid 19 sont de cet ordre, car elles dénient totalement la réalité du danger.

La puissance du désir de retour au maternel est d’autant plus forte que la fonction paternelle est absente, ou refusée. Dans l’éducation des jeunes enfants, des mécanismes de refus de cette fonction se sont mis en place. L’enfant est roi, il n’accepte plus qu’on lui refuse ses caprices. Une mauvaise compréhension des ouvrages de la psychanalyse a provoqué une peur de traumatiser les enfants. Les restes de la grande bascule de 1968, avec la prise à la lettre du slogan « il est interdit d’interdire » a coïncidé avec un mouvement de fond dans une société privée d’images positives de père. Les pères deviennent des mères, et le rôle de préparation à la réalité par une présence paternelle encourageante et structurante n’est plus assez assuré. La limite au désir n’est plus posée de façon juste.

On pourrait mettre en parallèle le déclin de la fonction paternelle avec le déclin de la présence religieuse : une figure de père disparaît. Dans le passé, avec le Dieu « père », les tables de la loi, les limites posées par les préceptes religieux, l’éducation à la spiritualité et le rejet du corps et du féminin, les religions monothéistes ont exercé drastiquement cette fonction paternelle. Les peuples du Nord de l’Europe ont vécu longtemps dans une ambiance religieuse inspirée d’un protestantisme rigoureux, où la loi paternelle écrasait le sens du plaisir et de la vie. Le film « Le festin de Babette » se passe dans le Danemark du XIXe siècle. Il illustre joliment la puissance négative d’une culture religieuse ayant perdu son sens juste en imposant une austérité totale. La jeune employée de maison française, ayant gagné une somme importante à la loterie, ramène de France chez ses maîtres de quoi faire un repas fin. La découverte des plaisirs de la nourriture révolutionne la vie de convives pétris de conventions et d’interdictions diverses. Ils découvrent avec stupéfaction et émotion la qualité exceptionnelle des mets et des vins qu'on leur sert, et sont remplis d’un émerveillement qui remet en question toutes leurs valeurs passées. Ce miracle arrive par l’intermédiaire d’une femme d’une autre culture et plus proche de la vie des sens, incarnant le principe de l’anima. Comme nous l’avons vu dans le chapitre sept, les institutions religieuses ont toujours connu la tentation d’exacerber leur pouvoir en imposant un dualisme destructeur entre la vie et la loi divine. Elles exploitaient la figure paternelle négative toujours présente dans le fond de la psyché. Paradoxalement, c’est en prêchant un Dieu d’amour qu’elles sont arrivées à ce résultat. Heureusement, nous ne sommes plus au XIXe siècle. En France, dans la mesure où la prédication actuelle ne s’appuie plus sur la morale et des comportements imposés, elle est ouverte sur la figure paternelle positive dont nous avons terriblement besoin, pour de multiples raisons.

L’une de ces raisons est qu’à notre époque, la société ultralibérale, prenant le relais des systèmes religieux anciens, agit comme une fonction paternelle destructrice : elle place les enfants dès le plus jeune âge dans un système de compétition permanente, en s’appuyant sans le dire sur la peur du chômage et sur l’insertion problématique dans le monde du travail. La notation généralisée dès la maternelle induit des jugements de valeur nocifs. L’éducation scolaire place l’enfant dans une situation où agit en sous main une figure de père terrible qui donne à ses résultats un caractère définitif et provoque une angoisse plus ou moins sourde. Dans ce cadre, la relation au père n’est pas vécue dans la certitude d’être accepté et aimé. Pour l’adulte, la pression intense du monde du travail n’est plus compensée par un système symbolique qui donnait à la fonction paternelle un sens global et sécurisant, comme nous l’avions relevé à propos des corporations. Tout comme les religions figées dans le rigorisme, le rationalisme ambiant est impuissant à nous apporter une source de vie. Cette pression est vécue dans une certaine souffrance, et entraîne par compensation une demande de père sauveur et bon. La montée des nationalismes peut se comprendre dans cette perspective, car l’élection de figures fortes et de tribuns annonçant une ère édénique vient combler cette demande. Jung, en situant la dynamique de la figure paternelle dans l’archétype, permet de comprendre la fascination qu’elle exerce, et son ambivalence fondamentale. Ce qui permet de réagir dans le monde du travail pour se libérer de la détresse provoquée par le « burn out », et en politique de la fascination des pouvoirs.

On mesure l’importance d’un vécu dépassant l’unilatéralité d’un principe maternel ou paternel dominant, qui sépare l’homme d’une partie de lui-même et le laisse désemparé et sans réponse. Dans notre société moderne, la figure et la fonction du père sont à la fois absentes ou dans des dynamiques négatives. La fonction maternelle nécessaire est devenue invasive par la dilution de la fonction paternelle. Pour rétablir un équilibre entre la puissance de l’instinct de retour à la mère et la nécessité de gérer de façon juste la relation à la réalité, la fonction paternelle demande à être restaurée. Elle le sera par les retrouvailles avec les fonctions naturelles de l’âme, avec la face positive de l’archétype du père, d’abord incarnée par une personne extérieure, puis vécue dans le surgissement des énergies intérieures. Ce n’est que par la conjonction des opposés, le mariage du masculin et du féminin qu’on peut atteindre un équilibre juste, qui respecte à la fois le besoin de vie et la nécessité de structure de notre être. Là encore, l’équilibre juste se fait par un ajustement progressif des deux instances opposées. L’individuation jungienne est le chemin difficile où l’on apprend à vivre toutes les potentialités humaines, dans une recherche d’unité. Elle restitue une dimension proprement humaine à la vie, en rendant au maternel et au féminin leur juste place. Elle intègre pleinement la fonction paternelle comme une dimension positive vécue par la personne, en lui donnant les moyens de combattre la puissance de la figure paternelle négative, et les pressions sociales qui en découlent.

Car en plus de la quête maternelle, la recherche du regard d’autrui chez les internautes s’enracine aussi dans une attente qu’exprime bien la symbolique de l’œil divin. Jung remarque « l’œil est notoirement un symbole de Dieu. Il note que Boehme appelle son « globus philosophique l’œil de l’éternité,  l’essence de toutes les essences, l’œil de Dieu» (C.G. Jung L’âme et le Soi p 109- 110).  Et Marie Louise von Franz parle ainsi du Soi : « On a l’impression que quelque chose nous regarde, quelque chose que nous ne voyons pas, mais qui nous voit» (Marie Louise von Franz, Ame et archétype p 337-338). Par delà la quête du regard des autres, les internautes sont peut-être inconsciemment en recherche d’un autre regard, celui de l’autorité supérieure du Soi, ou d’une figure divine qui leur donnerait le sentiment qu’ils existent, et qui les raccorderaient à une source transcendante au monde, une source n’appartenant pas à cet univers qui les nie et qui les uniformise. C’est parce qu’elle est indépendante du monde, et constitutive de la personne, que cette source pourrait les amener à se différencier des normes collectives, et à être un individu singulier.

Mais cette recherche ne peut se faire si notre bulle privée est envahie par de multiples canaux : médias, écrans et intrusions de toutes sortes, qui viennent exploiter notre demande de matrice. On ne nous empêche en rien d’aller à l’église, de pratiquer des méditations diverses. Mais notre espace privé, notre imaginaire n’est plus considéré comme essentiel. Il est envahi par un imaginaire collectif, avec les séries télévisées, les films à la mode, les jeux vidéo. Tous les moments de vide sont pleins d’apports de toutes sortes, nous privant de l’accès à notre propre production d’images. L’abondance des écrans qui nous connectent en permanence avec des « amis » avec lesquels nous échangeons une intimité toute en surface fait que le temps du silence et de la descente en soi-même a disparu. Le silence de la campagne fait peur. Pour les esprits plus déliés, les accès aux données de la culture sont si nombreux que le temps ne suffit pas à tout assimiler. Dans cette course aux informations, le temps de l’âme n’existe plus. L’esprit ou le corps ont tout pris pour eux. C’est une rude bataille que d’apprendre à mettre pied à terre, et de réserver à l’âme un rendez-vous quotidien, où notre monde intérieur peut venir à nous.

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