Croire et

savoir expérimental

Jung écrivait à un correspondant : « Le primitif, dans sa naïveté, ne croit pas, il sait, car il donne avec raison autant de valeur à l’expérience intérieure qu’à l’expérience extérieure » (Cité dans Aimé Agnel, Dictionnaire Jung p 137. Correspondance 3 p 51).

A la suite d’une interview qu’il avait donnée à la BBC en 1959, où il avait affirmé avec aplomb « je n’ai pas besoin de croire en Dieu, je sais », Jung reçu un abondant courrier d’auditeurs. Pour leur répondre, il écrivit le texte suivant (Cité dans C.G. Jung, Psychologie et orientalisme, p 288), qui fut publié le 21 janvier 1960 dans The Listener, le magazine hebdomadaire de liaison de la BBC avec ses auditeurs. Ce texte est un peu long, mais il a le mérite de nous associer à son expérience.

« Un grand nombre de lettres que j’ai reçues traitaient surtout de mon affirmation selon laquelle « au sujet de Dieu, je savais ». Ma conception, pour ce qui concerne ce « savoir », repose sur une manière non conventionnelle de penser. Et si quelqu’un prétend que je ne suis pas chrétien, je comprends cela très bien. Néanmoins je me considère comme chrétien, car je m’appuie entièrement sur des idées chrétiennes. J’essaye toutefois d’esquiver leurs contradictions internes en m’efforçant de prendre une attitude plus réservée, tenant compte de la face immense, encore inexplorée, de l’âme humaine. L’idée chrétienne, comme le bouddhisme, prouve sa vitalité par son évolution continue. Notre époque requiert en effet des conceptions neuves à cet égard : nous ne pouvons plus penser, dans le domaine de l’expérience religieuse, à la manière des hommes de l’Antiquité et du Moyen Age.

Dans mon interview, je n’ai pas dit « Dieu existe », mais, « je n’ai pas besoin de croire en Dieu, je sais. » Cela ne signifie pas que je saches qu’il existe un Dieu bien déterminé, (Zeus, Yahvé, Allah, le Dieu trinitaire, etc.). Cela veut dire en réalité que j’ai conscience de me trouver manifestement confronté à un élément qui est en soi inconnu, et que j’appelle « Dieu » selon le consensus universel. (Ce qui est cru toujours, partout et par tous). J’y pense, je l’évoque, à chaque fois que pris d’angoisse ou de colère, j’invoque son nom ; à chaque fois que je prononce involontairement « Oh ! mon Dieu !».

Cela se produit à chaque fois que je rencontre quelqu’un ou quelque chose de plus fort que moi. C’est une appellation qui convient pour toutes les émotions insurmontables qui se manifestent dans mon propre système psychique, qui viennent dominer ma volonté consciente et prendre le contrôle de ma personne. Par cette appellation, je désigne tout ce qui vient barrer, de manière brutale, le chemin que je m’étais tracé ; tout ce qui renverse mes idées subjectives mes projets et mes intentions, et intervient de façon déterminante dans le cours de ma vie, que ce soit pour le bien ou pou le mal. Conformément à la tradition, j’appelle cette force du destin – dans son aspect positif aussi bien que négatif, et dans le mesure où son origine est hors de mon contrôle - « Dieu », ou encore « Dieu personnel », puisque mon destin exprime en premier lieu mon moi, surtout lorsqu’il m’aborde sous forme de conscience, de vox dei avec laquelle je peux même m’entretenir, voire me disputer. (Nous agissons et, en même temps, nous savons que nous agissons ; nous sommes objet et sujet à la fois. )

Et cependant, je me considérerais comme intellectuellement malhonnête si j’entretenais l’idée que ma conception de Dieu concorde avec celle de l’être suprême métaphysique, universel, qui est propre à la foi religieuse et aux diverses philosophies. Loin de moi l’idée d’objectiver cette force, ou de prétendre formuler une qualification, du genre « Dieu ne peut être que bon ». Seule mon expérience peut être bonne ou mauvaise ; mais je sais que la volonté supérieure ainsi perçue repose sur un fondement qui transcende toute représentation humaine. Dans la mesure où je sais qu’un heurt se produit avec une volonté supérieure dans mon propre système psychique, je suis fondé à dire qu’ « au sujet de Dieu, je sais » ; et si j’osais malgré tout objectiver, de façon en soi illégitime, mon idée de Dieu, je dirais que mon savoir concerne un Dieu qui est au-delà du bien et du mal, qui se trouve à la fois en moi et partout hors de moi. « Deus est circulus cuius centrum est ubique, cuius circumferentia vero nusquam ». (Dieu est un cercle dont le centre est partout, et la circonférence nulle part.) »

La vie symbolique, p. 152

On peut trouver dans un article de Françoise Bonardel un bon éclairage de ce texte. Philosophe et essayiste française, elle a été Professeur de Philosophie des religions à l’Université de Paris1-Sorbonne. Elle s’est passionnée pour l’œuvre de Jung. Elle a très bien exprimé les implications de ses prises de position en matière religieuse :

Françoise Bonardel, Article RPA n°5 Confession religieuse et expérience spirituelle selon la psychologie jungienne.

« Jung a par ailleurs très finement montré qu’un savoir de ce type tend à s’imposer en tant que conviction profonde faisant alors office de foi et devenant, si les circonstances l’exigent, le fer-de-lance d’une inlassable combativité : « Je suis convaincu de ce que je sais » ; ou bien encore : « Je sais qu’il est des expériences auxquelles on se doit d’accorder une attention “religieuse”. »  Ce qui est irrémédiablement perdu d’un côté — la foi du charbonnier, la croyance étayée par le dogme — est donc retrouvé de l’autre, puisqu’en répudiant toute profession de foi mais en accordant aux événements de l’âme une attention « religieuse », Jung fait montre d’une confiance illimitée dans une sagesse intemporelle — celle de la nature, de Dieu ou du destin — et par là même d’une authentique piété, mais « au sens paulinien » précise-t-il (pistis) ; Saint Paul s’étant mis à croire après avoir été terrassé, sur le chemin de Damas, par l’apparition numineuse du Christ».

(...)

« Rejetant d’une main le scepticisme religieux et a fortiori l’athéisme, et de l’autre le fidéisme, Jung va même jusqu’à affirmer que « l’expérience religieuse est absolue ». Absolue du seul fait qu’elle est une expérience vécue, et qu’il s’agit là d’un fait incontournable et non d’une croyance ou d’un dogme. Absolue aussi en raison de son intensité numineuse et des bouleversements psychiques et existentiels qu’elle induit. Absolue enfin, au sens propre du terme — absolvere, séparer, éloigner de —, en ce qu’elle détache l’individu de la masse et lui permet de s’engager dans la voie de l’individuation et de cette complétude psychique qu’est pour Jung le Soi ».

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