le dialogue intérieur

Le dialogue intérieur avec l’âme ou l’Esprit est attesté par plusieurs traités du moyen-âge. Pour Jung, le « primitif » sait converser avec son âme, elle a une voix en lui, n’étant absolument pas identique à lui-même et à sa conscience. Ce phénomène reste actuel : nous avons tous fait l’expérience d’une intuition qui vient éclairer un questionnement difficile. Quelque fois cette intuition peut se présenter comme une voix intérieure.

Jung en a fait souvent l’expérience. Il se demande :

« La voix est-elle un élément de ma psyché ? Je ne suis pas du tout certain que cet inconscient soit simplement ma psyché, puisque le terme inconscient désigne que je n’en ai même pas conscience. Le concept d’inconscient n’est qu’une simple et commode hypothèse de travail. En réalité, j’en suis totalement inconscient, en d’autres mots, j’ignore absolument l’origine de la voix. Non seulement je ne puis produire ce phénomène à volonté, mais encore je suis incapable d’anticiper sur le contenu du message».

C.G. Jung, L’homme à la découverte de son âme. P 57

Dans la Bible, cette expérience est fréquente. Jérémie nous raconte sa vocation, où la voix d’une autorité supérieure est associée à la vision de la branche d’amandier : « La parole du Seigneur s’adressa à moi» (Jérémie 1, 1). On peut donc se demander si une telle expérience est réservée au passé lointain. Car nous sommes faits de la même étoffe humaine que le prophète.

Ces idées pourront paraître difficiles à admettre à beaucoup, car elles sont excessivement éloignées de notre culture. Elles pourraient même paraître fumeuses, ou mystiques, détachées de toute réalité. Jung lui-même avait bien senti qu’il entrait dans un domaine étrange et difficile :

« Des idées de ce genre sont impopulaires, et désespérément nébuleuses. On ne sait pas au juste où elles ont leur place et sur quoi on peut les fonder. Ce pourrait être cela ou autre chose : bref l’homme moderne est ici au bout de son expérience et par suite il cesse d’ordinaire de comprendre et de désirer en apprendre davantage. C’est pourquoi je me permets de conseiller à mon lecteur disposé à la critique de différer son jugement et d’essayer tout d’abord d’éprouver sur lui-même le processus décrit plus haut, ou alors de s’abstenir de juger, et d’admettre que ce domaine lui échappe. Pendant trente ans, j’ai étudié ces phénomènes psychiques sous tous les angles possibles…»

C.G. Jung, Mysterium Conjunctionis 2, p 339.

Sommes-nous disposés à nous pencher suffisamment bas, pour écouter ce qui parle en nous ? Et retrouver ainsi des expériences que l’humanité non déformée par un certain scientisme a faites depuis des temps immémoriaux ?

Il ne s’agit pas de folie, ni d’extases. Le moi reste pleinement actif et vigilant, ce qui vient est autre, mais il ne se laisse pas posséder par ce qui se manifeste.

Jung précise : « Il ferait mieux d’apprendre à distinguer clairement entre son esprit à lui, et la petite voix qui parle en lui, ainsi que les rêves et les fantasmes où se manifeste l’esprit divin.

On devrait prêter une oreille attentive, intelligente et critique à la voix intérieure, parce que cette voix que l’on entend, c’est l’inflexus divinus, qui, comme le constatent avec tant de pertinence les Acta Joanni, comporte des éléments de « droite » et des éléments de « gauche », c'est-à-dire composée de contraires. Ces éléments doivent être soigneusement séparés les uns des autres [...] C’est seulement ainsi que nous pouvons adopter une position médiane et trouver une voie moyenne. Telle est la tâche qui est remise à l’homme». (C.G.Jung, La vie symbolique p 197-198. Inflexus divinus : l’intention (étymologiquement « la manière de donner une courbe ») particulière de la voix divine. Acta Joannis : Ecrit apocryphe du 4e siècle.)

Cette tâche, Jung l’a développée pour en faire un élément de connaissance de soi, et un moyen thérapeutique pour mettre ses patients en relation directe avec l’inconscient. Le moi et l’inconscient sont mis en face à face. Le lecteur pourra trouver dans Le livre rouge de beaux exemples de ce travail, en particulier celui de « l’homme en rouge » (Livre rouge, p. 239), où Jung, à la suite d’une discussion avec un « diable », retrouve sa joie d’enfant perdue.

Ce face à face en quatre temps, qu’il a nommé imagination active, a été déjà évoqué au chapitre trois. Il faut d’abord se couper du monde ambiant, se concentrer pour laisser venir une image dans la vision intérieure. Le lecteur pourra comprendre ce dont il s’agit en laissant revenir des images de souvenirs de vacances, par exemple. Puis, sans laisser s’enfuir cette image, entrer dedans, la laisser vivre par elle-même, et écouter ce qui l’accompagne sur un plan auditif intérieur, comme une voix ou un son qu’on peut réentendre en soi-même - on se souvient facilement d’une voix ou d’un son de film. Puis, se confronter à ce qui est venu, en lui faisant face, sans se perdre soi-même. Ce moment est celui du dialogue entre le moi et le contenu personnifié de la vision, dialogue qui met en scène un conflit intérieur. Le moi reste entier et actif, d’où le nom d’imagination « active », par opposition au rêve éveillé, où on se laisse emporter par les images. Ce dialogue peut prendre différents aspects, entre une négociation aboutissant à un nouvel état du conflit vécu par la personne, ou un enseignement reçu d’une instance supérieure qui renouvelle la compréhension du conflit. Dans le dernier stade, le moi cherche à intégrer dans sa vie concrète le compromis trouvé dans la discussion, ou l’enseignement reçu. Si ce dernier stade n’est pas accompli, l’inconscient reviendra à la charge, comme un interlocuteur non entendu. (On trouvera dans l’Ame et le Soi, La fonction transcendante, p 151, et dans Dialectique du moi et de l’inconscient p. 177 et suivantes des précisions sur ce travail).

« C’est une chose de se défier des rites pour des raisons assez comparables à celles évoquées par Freud voyant en eux un comportement obsessionnel, et c’en est une autre de penser qu’ils peuvent être une incitation et un fil conducteur favorables à l’épanouissement de la vie spirituelle chez qui en a parallèlement expérimenté la dimension numineuse. »

Et selon John Dourley, « la conscience vers laquelle conduit le processus d’individuation véhicule une expérience qui doit être appelée religieuse, à ceci près que l’expérience religieuse liée à l’individuation est libre de toute autorité ecclésiastique. Reconnaître cette expérience comme parfaitement naturelle ne signifie pas que les traditions religieuses ne puissent l’enrichir, puisque c’est précisément d’une telle expérience qu’elles tirent leur origine et le potentiel de perfectionnement vital qu’elles possèdent peut-être encore ».

John P.Dourley, La maladie du christianisme. L’apport de Jung à la foi, p 128

Car Jung attribue au rite une grande importance pour la vie psychique ; « c’est un acte symbolique, exprimant l’expectation archétypique de l’inconscient. Ce que j’entends par ce terme est le fait que chaque époque de notre vie biologique possède un caractère numineux : la naissance, la puberté, le mariage, la maladie, la mort. […] C‘est un besoin qui doit être satisfait par un acte solennel caractérisant le moment numineux par un ensemble de gestes et de paroles de nature archétypique et symbolique». (C.G. Jung, Le divin dans l’homme, p.356)

Dans ce dispositif, pour Jung, la prière joue un rôle très important : « car elle rend directement réel l’au-delà supposé en pensée, et nous fait pénétrer dans la dualité du Moi et de son obscur vis-à-vis. On s’entend, et on ne peut nier « lui » avoir parlé. Se pose alors la question : que va-t-il advenir du Toi et du Moi ? Du Toi de l’au-delà, et du Moi qui se trouve de ce côté-ci ? Le chemin de l’inespéré, de ce qu’il ne faut pas espérer, s’ouvre craintivement, inévitablement, avec l’espoir d’un retournement clément, ou accompagné obstinément par cette idée : je ne sombre pas en subissant la volonté de Dieu, c’est donc que je le veux moi-même. C’est alors seulement, me semble-t-il, que la volonté de Dieu est la bienvenue». (C.G. Jung, Le divin dans l’homme, p.469)

Cette relation du moi et du Soi peut prendre les formes les puis diverses, en fonction de notre culture et de la présence effective des images intérieures. Prier la Vierge Marie, ou contempler l’étoile du Berger (Elisabeth Conesa, Article De la Vierge Marie à l’étoile du Berger, Cahiers Jungiens de Psychanalyse 151, p 87). Ou entretenir avec le Soi, ou le Christ, une relation personnelle proche du quotidien. Jung parlait d’un compagnon intérieur.

Jung a reçu d’une patiente cette lettre, écrite après un long processus de travail avec lui :

« Du mal, il m’est sorti beaucoup de bien. En demeurant calme, en ne réprimant rien, en étant attentive, et ce qui va avec le reste, en acceptant la réalité – les choses comme elles sont et non comme je voudrais qu’elles soient- il m’est venu des connaissances singulières, et aussi des pouvoirs singuliers, tels que je n’aurais jamais pu me l’imaginer auparavant. Je pensais toujours que si l’on acceptait les choses, les choses nous dominaient d’une manière ou d’une autre. Mais en réalité, il n’en est rien, c’est seulement en les accueillant qu’on peut fixer sa position par rapport à elles. Désormais, je jouerai donc le jeu de la vie en acceptant ce que la journée et la vie m’apportent à tout moment, bien et mal, soleil et ombre qui alternent d’ailleurs constamment, et en même temps, j’accepte aussi mon être propre avec ce qu’il a de positif et de négatif, et tout devient plus vivant. Que j’étais donc sotte ! et comme je voulais obliger toutes choses aller à mon gré ! »

Commentaire sur le mystère de la fleur d'or, p.66

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