L’intimité nécessaire

La puissance de l’emprise du collectif et la dévalorisation de l’individuel qu’elle provoque a pour Jung une conséquence catastrophique : la perte de la relation avec nous-mêmes, car le collectif ne nous donne plus les moyens de nous connaître dans notre vérité profonde. Depuis l’Antiquité et jusqu’au début de l’ère industrielle, un des buts d’une personne éduquée était de se réaliser par une connaissance profonde d’elle-même. Le stoïcisme a permis à Sénèque d’écrire les Lettres à Lucilius ou à l’empereur Marc-Aurèle de nous transmettre ses Pensées. 

 

Le « connais-toi toi-même » des Grecs a été relayé dans l’Eglise chrétienne par la pratique de la confession et des directeurs de conscience. Lorsque l’influence des églises a diminué au XIXe siècle, il s’est créé un vide que la pensée rationaliste ou matérialiste n’a pu combler. La relation avec la profondeur a été retrouvée par les nouvelles sciences qu’étaient la psychologie et la psychanalyse. Gérard de Nerval, passionné par les remises en question rationalistes du christianisme et coupé de ses racines, a été accueilli dans la maison du docteur Blanche, au bord de la folie (Gérard de Nerval, Aurélia, Les Illuminés, p.365 et sq).

 

Dans cette perspective, on peut mieux comprendre l’idée de Jung que les religions étaient des systèmes psychothérapeutiques.

Mais alors que dans les temps anciens, la connaissance de soi était un but noble, et l’aboutissement d’une vie et d’un parcours intérieur, la société moderne associe la psychologie et la psychanalyse au mal-être ou à la dépression. On va chez le praticien parce qu’on est malade. La connaissance de soi est de moins en moins valorisée.

Les relations peuvent être véritables et authentiques lorsque la personne ne projette plus sur autrui ses attentes infantiles. Comme l’écrivait le prêtre et psychanalyste Eugen Drewermann :

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« l’exigence d’une connaissance de soi-même est impopulaire à l’extrême, elle a des relents d’idéalisme suranné, elle pue la morale et tourne en définitive autour de cette ombre psychologique, que l’on s’efforce de nier et dont, à tout le moins, personne ne parle volontiers. La tâche qui s’impose à notre époque est tellement difficile qu’elle semble quasiment impossible».

C.G. Jung, Présent et avenir, p 89.

 

« le moi ignore tout de l’inconscient et de ses énergies. La conscience s’est développée trop vite sur le plan rationnel et scientifique. Elle a laissé loin derrière elle l’inconscient, qui a développé une position de défense et de refus, qui se manifeste dans une volonté généralisée de destruction».

C.G. Jung L’âme et le Soi, p 123 

D’où un état de névrose généralisé, une dissociation qui affecte une grande partie de la société.

Une grande partie des individus se définissent par leur être social, leurs relations, mais ignorent ce qui les constitue en profondeur, dans une certaine naïveté qui méconnaît l’ombre dont ils sont porteurs. Ceci entraîne toutes sortes de mécanismes de projections, et les conflits qui en résultent : « chacun, écrit Jung, porte en lui une ombre et un adversaire dangereux qui, tel un compère invisible, se trouve imbriqué dans les sombres agissements des monstres politiques » (Présent et avenir, p 95).

 

La dissociation entre l’homme et son ombre se retrouvent dans les dissociations à l’œuvre dans le monde. Et lorsque le moi est trop faible pour résister aux archétypes, le fanatisme s’empare de l’individu, et le pousse dans les extrêmes.

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« A la place d’une différenciation morale et spirituelle de l’individu, écrit Jung, surgit la prospérité publique et l’augmentation du niveau de vie. Dans cette perspective le but et le sens de la vie individuelle ne réside plus dans le développement et la maturation de l’individu, mais dans l’accomplissement d’une raison d’Etat, imposée à l’homme du dehors, dans la réalisation d’un concept abstrait qui a tendance, en définitive, à tirer à lui toute la vie ».

Présent et avenir, p 17

Soixante ans plus tard, il semble que ces vues datent un peu, car il est maintenant à la mode de « faire un travail sur soi », ou de consulter des livres de « développement personnel ». Beaucoup de livres, de Françoise Dolto à Boris Cyrulnik, ont connu de grands succès, et popularisé des concepts comme celui de résilience. Le magazine Psychologie, les consultations en public la nuit à Europe n°1, nombres d’émissions de radio ou de télévision ont mis à la portée du grand public un certain nombre d’informations psychologiques et de procédés de compréhension de soi. De plus, dès qu’un accident ou un attentat risque de fragiliser les acteurs du drame, on constitue des cellules de soutien psychologique. On soigne les traumatismes psychiques des soldats revenus d’opérations. Mais dans tous ces cas, le travail se fait dans le sens d’une adaptation retrouvée à la réalité : une assise sociale retrouvée, une prise de distance avec la blessure, une gestion de la culpabilité et des demandes affectives. Cette manière de travailler sur soi est limitée à l’élaboration d’une parole sur l’évènement traumatique, pour émerger et être en mesure de faire face à nouveau à ses obligations après la crise. La critique de Jung porte en fait à cet endroit : on reste dans une certaine surface. Sans vouloir dénigrer la nécessité et le bien fondé du travail des secouristes du tissu social, on peut constater avec Jung que ce travail moderne ne se donne pas pour but de répondre aux questions essentielles de l’homme dans la société moderne. Le discours symbolique reste absent. Seules les églises tentent de lui donner une actualité, mais « dès que la forme de la religion devient incapable de contenir toute la plénitude de sa vie» (C.G. Jung, Problèmes de l’âme moderne, p 172), elles ont du mal à restituer la puissance originelle du message.

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Le travail de Jung vise à restituer une connaissance de soi et un ancrage qui rende l’individu autonome, parce qu’il est désidentifié du collectif, et en même temps en relation avec lui. Seul un « être-unique-séparé », comme l’écrit Viviane Thibaudier, est capable d’apporter sa pierre unique à la construction sociale, dans un mouvement créateur issu de ses profondeurs. Mais son engagement ne peut tenir que s’il s’enracine dans un dialogue avec l’âme, avec le Soi ou avec Dieu, dans une intimité nécessaire avec lui-même.