Place de l’individu

dans la société moderne

Jung, en bon introverti, s’est surtout préoccupé de son devenir intérieur et de celui de ses patients. Ce n’est que tard qu’il a été amené à mieux définir ses positions dans le monde, dans Présent et avenir, un petit livre écrit en 1957, à la fin de sa vie. Ces idées sont datées, elles sont souvent le reflet de la Suisse de la première moitié du siècle. Mais une bonne partie de ces idées restent utiles pour comprendre notre monde. En voici quelques unes.

Jung est très critique vis-à-vis de la société moderne, car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle ne donne pas vraiment sa place à l’individu dans sa réalité propre. L’écrivain libanais Wajdi Mouawad fait à sa manière la même constatation, en évoquant 2 Samuel, 24, où Dieu condamne le roi David parce qu’il a fait procéder au recensement des hommes d’Israël. La nature de la faute de David, c’est qu’en les faisant compter, il a réduit les hommes à des unités anonymes. Or chacun a son individualité, son nom.

Pour Jung, les conditionnements et les préjugés scientifiques réduisent l’individu et son vécu à des moyennes.

Les relations peuvent être véritables et authentiques lorsque la personne ne projette plus sur autrui ses attentes infantiles. Comme l’écrivait le prêtre et psychanalyste Eugen Drewermann :

Ils construisent des modèles abstraits de la réalité. Cette méthode de connaissance est « incapable de nous transmettre une image de la réalité empirique. Elle donne un aspect indiscutable de la réalité mais elle peut en fausser la vérité jusqu’au contresens […] les faits réels se distinguent précisément par leur individualité».

 

Pour lui, les sciences humaines font fausse route, car « ce n’est pas la conformité à une norme générale et régulière, mais bien plus son unicité qui fonde l’individu en tant que tel».

Présent et avenir, p 13

En effet la cité et l’état moderne sont organisés et gouvernés selon des connaissances rationnelles ou scientifiques fondées sur des méthodes statistiques. Le vécu individuel est ramené à des lois générales, à des moyennes, qui ne sont que des données abstraites : elles ne cernent que ce qui est commun au plus grand nombre. Pour Jung, la seule réalité tangible, concrète, c’est la psyché individuelle, et toute la richesse de son vécu conscient ou inconscient. La vie ne se réalise vraiment que par l’individu, pas dans la masse. La personne est donc soumise à des choix qui ne peuvent tenir compte de son vécu propre. Les dirigeants ne tiennent compte que d’éléments d’intérêt général, et assignent au vécu individuel un caractère privé, dont ils refusent de s’occuper. Cela a pour effet d’occulter les réactions individuelles, et de privilégier des groupes ou des organisations. L’Etat incarne le principe de la réalité politique, au détriment de la responsabilité morale de l’individu. « Dans cette optique, dit Jung, l’individu est d’une importance tellement minime qu’elle en vient même à disparaître».(Présent et avenir, p. 19)

 

Et il pose la question : « que pèsent quelques individus en face d’un million d’autres ? » (Ibid) Les lois que nous respectons, l’organisation sociale, l’organisation du travail nous modèlent constamment, sans que nous en soyons conscients. Et au-delà du côté administratif ou professionnel, l’emprise du regard collectif sur nos comportements est puissante.

Les choix opérés par les politiques ne sont pas anodins :

« A la place d’une différenciation morale et spirituelle de l’individu, écrit Jung, surgit la prospérité publique et l’augmentation du niveau de vie. Dans cette perspective le but et le sens de la vie individuelle ne réside plus dans le développement et la maturation de l’individu, mais dans l’accomplissement d’une raison d’Etat, imposée à l’homme du dehors, dans la réalisation d’un concept abstrait qui a tendance, en définitive, à tirer à lui toute la vie ».

Présent et avenir, p 17

On peut se laisser interroger par de telles constatations. Jung ne remet pas en question la nécessité d’un cadre social, des autorités légitimes, et des décisions utiles. Les difficultés auxquelles sont confrontées les populations, comme les guerres ou les épidémies, justifient des mesures globales pour sauvegarder la possibilité de vivre. Ce qui est remis en question, c’est l’emprise sournoise qu’exercent les gouvernants, les institutions et les règles communes dans l’esprit des citoyens. Nous sommes tellement habitués aux prises de pouvoir des fonctionnements de notre société dite démocratique, que par la force des choses le collectif s’impose en permanence. Dans les villages, ou les quartiers, le regard d’autrui est une sorte de rappel constant à une norme sociale qui peut être puissante : « on » fait ceci, « on » ne fait pas cela. Que diraient les gens ou les amis si je m’habillais ainsi ? Si je n’allais pas à la messe ? Ou si je n’allais pas aux réunions ? Si je ne faisais pas un grand mariage ? A tout âge, depuis l’adolescence jusqu’aux derniers moments, la norme sociale impose des manières de faire et d’être de façon subtile. Où est notre liberté et notre espace intérieur ?

Le fond de la critique de Jung de la société contemporaine est certainement son orientation vers l’extérieur, incapable d’enraciner la personne et de lui donner un sens critique :

 

« Quiconque ne regarde que vers l’extérieur et les grands nombres se dépouille de tout ce qui pourrait l’aider à se défendre contre le témoignage de ses sens et de sa raison» (Ibid p.20).

 

Nous sommes dans une civilisation de l’extraversion, où le monde intérieur n’est pas valorisé. On pourrait voir dans cette vision un reste de rigorisme et d’austérité protestante. Ce serait le cas s’il ne valorisait que le monde intérieur. Or, ici comme dans les autres paires d’opposés que nous avons déjà rencontrées, l’essentiel est pour Jung de trouver une position médiane qui concilie les deux mondes, l’intérieur et l’extérieur. Ne vivre que dans le paraître est tout aussi néfaste que de vivre à l’écart dans son rêve. L’individu doit donc trouver à la fois son insertion dans le monde et son ancrage dans une relation juste avec ses énergies instinctives. Nous avons déjà abordé plus haut la nécessité de se désidentifier de la persona. Si l’individu ne peut plus se définir que par son insertion dans un groupe, il lui est nécessaire de se tourner vers une autre instance pour trouver son identité véritable. C’est le sens de tout le travail détaillé dans l’ouvrage : les rencontres avec les énergies archétypales, en particulier avec l’ombre, avec des figures de sagesse, et in fine avec celle du Soi sont les pierres sur lesquelles peut se construire une personnalité dégagée de l’emprise du monde, mais pleinement insérée dans la vie sociale, en parfaite connaissance de son originalité : c’est le sens du processus d’individuation.

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Voir Tvetan Todorov, Bernard Focroulle, Robert Legros, Naissance de l’individu dans l’art.

On pourra objecter à cette vue de Jung le sentiment général que la société est devenue de plus en plus individualiste et attentive au vécu individuel de chacun. La démocratie pose en principe l’égalité et la liberté des citoyens. Les droits de l’homme définissent des droits minimaux à chacun. Les gouvernements sont très attentifs à ramener sain et sauf au pays chaque soldat en opération. La valorisation du vécu individuel renforce la sensation que la vie humaine a du prix. La conscience d’être un individu libre et responsable est une conquête tardive de la société occidentale. L’histoire de l’art en apporte des preuves claires à partir du XVIIe siècle (voir encadré à gauche).

 

La réaction romantique à la civilisation des Lumières a exacerbé le culte du héros émouvant ou triomphant, léguant à l’ère moderne par l’intermédiaire de l’existentialisme une perception très individuelle de la réalité. De nos jours, l’exacerbation de cette perception est probablement une réaction à la massification et la rationalisation de la société. Les situations sont perçues sur un mode de plus en plus individualisé.

Pour Jung, cet individualisme contemporain n’est qu’un phénomène de compensation contre un sentiment diffus d’être absorbé dans un système rationnel qui uniformise les individus. La conscience que l’individu moderne a de lui-même ne se définit pas par un ancrage dans sa réalité profonde. Elle n’est pas émancipée, et demeure dans une dépendance très forte aux normes sociales. Le citoyen ne se perçoit plus comme un acteur, mais comme la victime impuissante d’un système, dans une dimension peu adulte, face à des forces qui l’écrasent. La tentation est forte de se réfugier dans sa bulle… et d’adhérer aux thèses du premier démagogue venu. On est aux antipodes de l’individuation telle que Jung l’a vécue profondément : dans ces circonstances, il n’est que trop compréhensible que l’insécurité du sentiment individuel fasse peu à peu tache d’huile, et que par suite on s’efforce de collectiviser la responsabilité dont l’individu se défait au profit d’un corps constitué. De ce fait, l’individu est de plus en plus ravalé à n’être qu’une fonction de la société 

Plus l’individu est identifié à sa fonction, plus il éprouve la nécessité de s’inventer une vie autre, qui l’identifie autrement, et qui empêche de sentir les sentiments de frustration. Cette vie rêvée se réalise plus ou moins par l’accès à une consommation d’objets, de techniques, de maisons ou de voyages. Elle permet de montrer aux amis ou à la famille qu’on est heureux. On se fabrique une vie à voir par les autres, sans vivre vraiment la sienne. Le consumérisme pallie au manque fondamental de discours symbolique, en le masquant par l’exacerbation d’une vitrine extérieure. Il en résulte une sorte d’indigestion psychique, une surexcitation perpétuelle. On se jette sur les dernières innovations technologiques, et les objets à la mode. Il est de plus en plus difficile de trouver des personnes qui s’engagent dans le tissu associatif. L’abstention aux opérations électorales est de plus en plus la règle. La société est devenue pour beaucoup une sorte de tissu maternel dans lequel on est porté et nourri, mais où l’acte de devenir acteur ou même maître de son destin est devenu difficile. C’est le point essentiel où la critique jungienne reste d’actualité.

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