La place du religieux

dans la société

Au fond, la question que pose Jung est celle de la liberté. Sommes-nous attachés à un maître, à des valeurs, à des groupes actifs dans la société ? Quel dieu servons-nous sans nous en rendre compte ? Il précise :

« Là où nous sommes encore attachés, nous sommes encore possédés, et quand nous sommes possédés, il existe encore quelqu’un de plus fort qui nous possède. Il n’est pas tout à fait équivalent de désigner quelque chose comme une manie ou comme un dieu. Servir une manie est détestable et indigne. Au contraire, servir un dieu est nettement plus sensé et en même temps plus fécond, à cause de la soumission à une réalité invisible et spirituelle supérieure. La personnification entraîne déjà en effet la réalité relative d’un système fragmentaire autonome, et par suite la possibilité d’assimiler les puissances vitales et de les dépouiller de leur potentiel. Là où le dieu n’est pas reconnu apparaît la rage égotique, et de cette rage sort la maladie».

Commentaire sur le traité de la fleur d’or, p 55

En appelant l’individu à servir « une réalité invisible et spirituelle supérieure », les religions peuvent jouer un rôle libérateur vis-à-vis de la toute puissance de l’Etat, en donnant à l’individu une base extérieure à la société, un point d’appui qui enlève à l’Etat et aux institutions leur rôle souverain. Jung écrit :

« Les religions enseignent une autre autorité, qui est opposée à celle du monde. Elles enseignent que l’individu relève du divin, suzeraineté aussi exigeante que celle du monde».

Jung, Présent et avenir , p. 24

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Mais elles peuvent aussi provoquer des catastrophes :

 

« ces exigences divines, avec leur caractère absolu, peuvent soustraire l’homme au monde d’une manière aussi radicale que celle par laquelle il se perd à soi-même en succombant à la mentalité collective ».

 

Jung écrivait en 1957, bien avant les attentats du Bataclan :

 

« Les meilleurs canons, et la plus puissante industrie, même avec un niveau de vie relativement élevé, ne suffisent pas pour arrêter l’infection psychique propagée par un fanatisme religieux. »

Se relier au Soi et au prochain de façon juste libère du fanatisme, et désamorce les guerres de religion, car l’absolu est fondé sur l’expérience intérieure et non sur un contenu de doctrine. Les croyances peuvent être des obstacles à la relation humaine. Pour Jung, être véritablement en relation avec le prochain est plus important que les spéculations dogmatiques. Le refus de rigidifier les énoncés de la foi en vérités absolues établit les fondements d’une très grande tolérance sur le plan confessionnel. Il fonde la possibilité d’un dialogue interreligieux et d’un œcuménisme véritable. Postuler que l’expérience religieuse d’un musulman ou d’un bouddhiste n’est pas très éloignée de la sienne, même si elle s’énonce très différemment, permet d’aborder la personne et sa sensibilité réelle, sans que les cultures et leurs différences fassent barrière à la relation entre les hommes.

Les sociétés anciennes revendiquaient, pour fonder leur pouvoir politique, une origine divine. Elles étaient « de droit divin » dans une confusion entre les deux cités distinguées par Saint Augustin. Au cœur de la Réforme protestante, le dogme chrétien imposé par Calvin à Genève avec une rigueur impitoyable a été destructeur et ravageur. Jung rappelle que : « l’absolutisme de la « Civitas Dei », de la Cité de Dieu, incarnée par les hommes, ne ressemble malheureusement que trop à la « divinisation » de l’état que prônent les tenant de l’autre bord» (C. G. Jung, Présent et avenir, p. 38). Ici, « l’autre bord » désigne le communisme de son temps, mais cette dénonciation pourrait aussi s’appliquer aux démocraties autocratiques modernes. Le rejet de Jung de toute revendication de l’absolu par un corps social s’exprime aussi bien pour l’église instituée que pour les croyances de l’état dictatorial. Pour assoir son pouvoir, le dirigeant exploite la tendance naturelle des hommes à projeter l’image du Soi sur une figure dominante. La fonction religieuse naturelle est détournée de son but, en vue de la déification de l’Etat, du dictateur, ou des puissances d’argent qu’ils représentent. Ceci rend condamne tout retour à une société dirigée par une instance religieuse, qui imposerait ses lois et ses règles, comme le guide suprême de la république islamique à Téhéran. Ce retour en arrière reviendrait à ancrer la puissance de l’état et du collectif dans un droit divin, et conduirait à une régression insupportable de nos droits et de nos libertés.

Mais si la société n’est plus fondée sur des valeurs absolues, comment refonder notre vie sur un récit qui ait du sens ? Quelle place donner au récit chrétien dans cette démarche ? Comment lui redonner du sens ? Le rêve de Liverpool dont nous avons parlé au chapitre dix offre a offert à Jung la possibilité de faire le lien entre sa trajectoire intérieure et le mythe chrétien :

« Par ce rêve, je compris que le Soi est un principe, un archétype de l’orientation et du sens : c’est en cela que réside sa fonction salutaire. Cette connaissance me fit entrevoir pour la première fois ce que devait être mon mythe1».

1 C.G.Jung, Ma Vie, souvenirs rêves et pensées, p 231.

Ma Vie, souvenirs rêves et pensées, p 231.

Peu à peu la compréhension du Christ comme image du Soi lui montrera la liaison intime entre son expérience intérieure et les fondements chrétiens de la société occidentale.

Mais ces racines ne sont plus perceptibles. Pour combler l’immense vide de la perte du symbolique, les occidentaux se jettent sur tout ce qui passe à portée de main. Le religieux fait son retour sous des formes simplistes, avec des croyances naïves. Pierre Willequet observe :

« Nous avions cru en l’universalisation du pouvoir de la raison, en l’hégémonie d’un scientisme dominant ainsi qu’en la victoire de ses réalisations. Nous avions tort. La soif de croire, sous des formes souvent niaises, quand elles ne sont pas tout simplement infernales, se réveille un peu partout, et nous confronte à un spectaculaire « retour du religieux ». […] Le thérapeute voit arriver des patients de tous niveaux sociaux ou académiques accordant crédit, pêle-mêle, à la réincarnation et à leur propre destin karmique ; à l’efficacité des exorcismes ; à l’existence d’anges gardiens ; à la possibilité d’un dialogue avec les morts ; au rôle des amulettes ou autres médailles des Saints : à la capacité des minéraux ou des animaux à dialoguer avec eux et entre eux ; à l’existence des trolls, elfes et autres esprits de la forêt, et ainsi de suite»

Pierre Willequet, Délires et splendeurs du religieux, p. 21

Ce retour à des comportements religieux primitifs est comme la revanche d’une psyché privée de ses sources profondes. Elle recherche la nourriture de nos ancêtres, spontanément. Mais ces religions de remplacement, par leur concrétisme et leur naïveté, ne peuvent atteindre la puissance et la justesse du symbolisme chrétien construit au long des siècles.

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